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L'antiracisme ordinairepar Alain-Gérard Slama, Le Figaro, 27 mars 2006Le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l'homme, remis mardi dernier au premier ministre, stigmatise, non sans raison, la progression en France d'un racisme ordinaire. On peut se demander pourtant, en lisant ce rapport, s'il ne faut pas s'inquiéter davantage encore de la banalisation de l'antiracisme ordinaire pour comprendre la poussée d'intolérance dont souffre notre société.
![]() Le siècle de Monsieur Pétain : Essai sur la passion identitaire, Alain-Gérard Slama, Librairie Académique Perrin, 2005 Les avancées du racisme ordinaire sont un fait indéniable. Selon une enquête CSA,
24% des Français se déclarent «un peu» racistes, et 9% «plutôt» racistes, ce qui
fait beaucoup ; même si ce sondage est contemporain de la crise des banlieues qui a
marqué la fin de l'année 2005, il y a lieu de s'interroger. On se doute que cet aveu n'a
pas été arraché à des militants du Front national, ni aux partisans de M. Dieudonné
ou de M. Ramadan, tous formés et entraînés à l'usage du double discours. Le rapport
tire de l'enquête la conclusion, vérifiée et vérifiable, d'une «libération de la
parole raciste».
Comment fonctionne l'idéologie raciste ? Quels sont ses liens avec le nationalisme, la xénophobie ou l'autoritarisme ? Quels sont les écueils que doit éviter l'antiracisme dans sa lutte contre cet ennemi de la démocratie pluraliste ? Quelques pistes de réflexion par un spécialiste français de la question, Pierre-André Taguieff. Le racisme, une violence portant atteinte à l'intégrité de la personne.
La pensée raciste repose sur le postulat de la fixité de l'« essence » ou de la « nature » que tout individu humain posséderait en raison de sa « naissance », ou d'une appartenance d'origine, posée comme première ou déterminante. L'unité de l'humanité est brisée, fragmentée en « catégories essentielles » entre lesquelles n'existent en principe ni portes ni fenêtres ni ponts. Le racisme fonctionne en tant que méthode de dissociation : il sépare et différencie, avant de classer selon un ordre hiérarchique. Il fabrique ainsi des « assimilables » et des « inassimilables ». C'est seulement lorsqu'il se conjugue avec une idéologie politique capable de provoquer des mobilisations - tel le nationalisme -, que le racisme doctrinal comporte des normes et des prescriptions. Il incite à « nettoyer » ou « purifier » la société des éléments « indésirables » qu'elle contient, à tenir à distance certaines catégories de population, à leur interdire l'accès à tel ou tel statut social, à telle ou telle profession. L'on peut reconnaître le racisme dans ses effets, à ses conséquences, directes ou indirectes : discrimination, séparation ou ségrégation, subordination, élimination. Depuis la fin du XIXe siècle, le racisme se manifeste de façon prédominante sous la forme du nationalisme. Il apparaît d'abord dans le nationalisme xénophobe classique visant préférentiellement le pays voisin, ensuite dans les ethnonationalismes contemporains qui rejettent les minorités et les « immigrés », jugés dangereux pour l'identité ou l'homogénéité du peuple dominant, ou pour l'ordre intérieur, voire la souveraineté de l'Etat-nation. Il paraît donc nécessaire que la lutte antiraciste tienne compte de ces vecteurs privilégiés du racisme que sont les mobilisations nationalistes, qu'elles prennent appui sur des Etats-nations existants ou qu'elles s'affirment contre ces derniers en prenant la forme de micro-nationalismes séparatistes.
Les fronts de l'antiracisme Au cours des années 80 et 90, l'antiracisme à la française s'est redéfini par une lutte sur deux fronts : d'une part, la lutte contre l'extrême droite politique ; d'autre part, une mobilisation en faveur des « immigrés » ou de certaines catégories d'« étrangers » (d'origine extra-européenne) perçus comme des victimes réelles ou virtuelles du « racisme ». Très vite, cependant, la stratégie offensive visant l'extrême droite a pris le pas sur la stratégie défensive centrée sur l'objectif d'apporter aide et protection aux « immigrés » victimisés. Depuis 1984-1985, cette stratégie à dominante médiatique, qui combinait des attaques politiques de plus en plus radicales avec une indignation morale incarnée par des chanteurs de variétés, des journalistes célèbres, des comédiens, etc., a ainsi échappé à la sphère d'influence des organisations autrefois spécialisées dans la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie. Les représentations antiracistes du racisme, en France tout particulièrement, se sont constituées, depuis la Seconde Guerre mondiale en réaction contre le national-socialisme hitlérien (symboliquement réduit à l'antisémitisme exterminateur qu'il a incarné et mis en uvre). C'est pourquoi le discours antiraciste contemporain reste largement tributaire de l'antifascisme historique - qui serait mieux nommé « antinazisme » -, alors même que les régimes combattus par la propagande antifasciste ont disparu depuis plus d'un demi-siècle. Or il est nécessaire de s'appliquer à reconnaître et à connaître la nouveauté des processus et des mobilisations qu'on juge dangereux pour la démocratie pluraliste. Il s'agit le plus souvent aujourd'hui de réactions identitaires (à base ethnique, à dominante linguistique ou religieuse), provoquées ou favorisées par la mondialisation sauvage et dirigées soit contre tel ou tel aspect de celle-ci (uniformisation, perte de souveraineté des Etats, déstructuration du lien social, précarisation, etc.), soit contre les Etats nationaux existants. L'antiracisme contemporain, tout en se réinscrivant dans la tradition antifasciste (sans pour autant la repenser), s'est donc recentré sur un combat ultramédiatisé contre l'extrême droite. Celle-ci paraissant plaire davantage au « peuple » qu'aux élites, cet antiracisme illustre en fait l'antipopulisme des élites de la culture et des médias. Or, le « populisme », s'il donne lieu à des dérives démagogiques ou autoritaires, constitue aussi une dimension de la démocratie moderne : la souveraineté du peuple. C'est ainsi que les antiracistes reconvertis en « antinationistes » et antipopulistes ne peuvent logiquement éviter de conclure au rejet du principe de la souveraineté nationale et populaire, et choisissent, en définitive, soit de revenir au vieil internationalisme révolutionnaire, soit de s'engouffrer dans l'utopie de la mondialisation radieuse. A contrario, l'antiracisme des années 50 à 70 était régi par la conviction que les « thèses racistes » représentaient des erreurs dues à l'ignorance ou à la puissance des préjugés, erreurs que les scientifiques pouvaient et devaient rectifier, après les avoir dénoncées. L'antiracisme se définissait idéalement comme la poursuite du combat des Lumières contre les ténèbres de l'ignorance ou des idées préconçues. L'antiracisme scientifique enveloppait un idéal relevant de l'humanisme rationaliste (dont témoigne la mission de l'UNESCO) : par l'instruction et l'éducation, faire advenir un monde où le racisme ne survivrait que sur le mode d'un archaïsme, d'une trace du passé. Cette foi dans le dépérissement futur du racisme semble s'être évanouie. La transformation récente de l'antiracisme en antinationalisme, voire en « antinationisme » et antipopulisme a favorisé, au cours des années 90, la tendance à recourir exclusivement à la sanction judiciaire. Cette réduction du racisme à la délinquance renforce la tendance à expliquer les comportements ou les attitudes des autres, lorsqu'on les perçoit comme condamnables, en tant que dictés par des prédispositions « naturelles », au lieu d'être supposés explicables par des facteurs de situation (inculcation précoce de préjugés, instruction insuffisante, situation de concurrence pour l'emploi, etc.). Car nul n'est d'« extrême droite » par nature.
Que faire ? Aucun démocrate ne met en question le principe qu'une démocratie constitutionnelle doive se défendre contre ses ennemis, y compris et surtout contre ceux qui n'acceptent de respecter provisoirement la légalité qu'en vue de gagner les élections pour ensuite détruire le régime démocratique. Nombre de groupements dénonçant violemment la démocratie parlementaire ont pu ainsi, au XXe siècle, jouer le jeu de la démocratie parlementaire, dans une perspective tactique. Le conflit commence lorsqu'est posée la question des moyens de combattre les ennemis de la démocratie. Qui a autorité pour distinguer les partis « démocratiques » des partis « antidémocratiques », et sur la base de quels critères ? Ou comment définir, d'une façon à la fois objective et consensuelle, l'extrémisme politique intolérable ? Si l'on juge que l'extrême droite constitue à certains égards une menace pesant sur les libertés fondamentales, le recours à des modes de répression judiciaires se justifie. Encore faut-il prendre en considération la nature politique du mouvement jugé dangeureux pour la démocratie pluraliste, et, en conséquence, inscrire l'action judiciaire dans le cadre plus large de la lutte politique. Il reste que, face à un adversaire politique, tout n'est pas permis dans le cadre d'une démocratie constitutionnelle. La reconnaissance du droit de l'adversaire à exister, cette précieuse invention morale du pluralisme politique moderne, doit être maintenue. Il s'agit également d'éviter de rétablir, au nom de la lutte contre les propos racistes, le délit d'opinion, en contradiction avec les présupposés de la démocratie constitutionnelle, qui implique notamment le principe du pluralisme et proscrit en conséquence l'idée même de « délits politiques ». Il s'ensuit que le combat contre le racisme doit être polymorphe et se poursuivre sur plusieurs fronts : lutte intellectuelle, éducation, action sur les causes sociales et économiques, sanction judiciaire et action politique. En matière d'antiracisme, comme ailleurs, l'arme absolue n'existe pas. Pierre-André Taguieff *Centre national de la Recherche Scientifique et Institut d'études politiques. http://multitudes.samizdat.net/La-lutte-contre-le-racisme.html
Le Racisme Editions du Temps 2008 ; Christian Godin |