2009

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Reviens Voltaire ,Ils sont devenus Fous.

 

Récit des événements  consécutifs à la publication des caricatures : Proçés   et clivage de la classe médiatique  et politique .

Philippe Vals

Grasset 2008

 

 

A Vincennes Fête Cambodgienne à la pagode:

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Quelle organisation mondiale de la finance ?

Liquidité et fluidité excessives, à la racine de la crise, par André Orléan

LE MONDE | 18.09.09 | 12h53 • Mis à jour le 18.09.09 | 12h53

Quand on observe la liste des chantiers proposés à Londres par le G20 aux fins de "renforcer le système financier", on ne peut manquer d'être impressionné par l'ampleur de la tâche. C'est la totalité de l'encadrement institutionnel et réglementaire des activités de marché qui se trouve critiquée : de la politique des banques centrales à la réglementation prudentielle en passant par les normes comptables, les pratiques de rémunération, les agences de notation, les produits dérivés, les fonds spéculatifs, la titrisation ou encore les paradis fiscaux. Cette ampleur est à proportion de ce qu'a été la crise : hors normes, touchant à l'intégralité des acteurs et des marchés, hormis la dette publique des grands pays développés.

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Il est cependant un élément qui échappe à la critique vigilante du G20, à savoir le principe concurrentiel lui-même. Il faut même dire plus : ce projet de réforme a pour but explicite de faire en sorte que le marché mondial du capital, tel que l'ont construit trente années de réformes libérales, soit maintenu dans son rôle de pivot du système international de financement. Il en est ainsi parce que la concurrence financière est toujours perçue par le G20 comme étant le seul principe pertinent sur lequel construire la nouvelle architecture financière mondiale. Toutes les déclarations des dirigeants du G20 insistent sur ce point fondamental.

Selon cette doctrine, si la concurrence n'a pas produit les bons prix durant la crise, cela ne serait nullement dû à ses limites propres mais au fait que les institutions et réglementations censées l'épauler ont failli. La crise ne viendrait donc pas des marchés eux-mêmes, de leur inefficience intrinsèque, mais de l'extérieur des marchés : des produits opaques, des investisseurs cupides, des traders avides de bonus, des régulateurs aveugles, des agences de notation paralysées par les conflits d'intérêts, des normes comptables pro-cycliques en auraient perverti le fonctionnement.

Il s'ensuit un plan de réformes qui vise explicitement à rétablir "l'intégrité des marchés financiers" en réformant toutes les institutions qui les entourent. Son mot d'ordre est la transparence de l'information et de l'évaluation. En luttant contre tout ce qui le dévoie, il s'agit de maintenir le mécanisme de prix dans la plénitude de ses potentialités régulatrices.

Selon nous, cette doctrine qui est au coeur de la stratégie du G20 ne résiste pas aux faits. Les marchés financiers n'ont pas attendu la titrisation ou les subprimes pour produire des bulles et des krachs. Ceux-ci se retrouvent de manière récurrente tout au long de l'histoire financière. Loin d'être des accidents liés à des comportements irrationnels ou à des institutions mal dessinées, ces emballements systématiques doivent être compris comme résultant du libre jeu des forces concurrentielles lorsqu'elles s'appliquent à des actifs financiers. Autrement dit, il s'agit de comprendre que la concurrence financière ne produit pas ce qu'elle produit classiquement sur les marchés de marchandises ordinaires, à savoir une autorégulation réussie.

C'est un point théorique fondamental. Sur un marché standard, l'augmentation du prix produit automatiquement des contre-forces qui font obstacle à la dérive des prix. C'est la fameuse loi de l'offre et de la demande : quand le prix augmente, la demande baisse et l'offre augmente, toutes choses qui font pression à la baisse sur le prix et sont à la racine de l'autorégulation concurrentielle.

Sur les marchés d'actifs, il en va tout autrement. L'augmentation du prix peut produire une augmentation de la demande ! Il en est ainsi parce que l'augmentation du prix d'un actif engendre un accroissement de son rendement sous forme de plus-value, ce qui le rend plus attractif auprès des investisseurs. Une fois enclenché, ce processus produit de forts désordres puisque, la hausse se nourrissant de la hausse, il s'ensuit une augmentation vertigineuse des prix, ce qu'on appelle une bulle. Or, accroître la transparence ne suffit en rien à enrayer ce processus. Des bulles apparaissent pour des produits parfaitement transparents. La bulle Internet nous en fournit une illustration.

Aux yeux d'une telle analyse théorique, la régulation financière doit avoir pour objectif stratégique, non pas de promouvoir la transparence, mais de faire en sorte que les instabilités qui sont dans la nature de la finance de marché conservent des tailles maîtrisables sans activer le risque systémique. Pour ce faire, il s'agit de s'opposer à leur diffusion. Rappelons que c'est une telle propagation qui a transformé un accident au départ limité à un segment fort réduit de la finance états-unienne, les subprimes, en un chaos planétaire, multipliant par mille les pertes encourues.

Le maître mot de cette doctrine alternative à la transparence est la segmentation qui permet de localiser les pertes et de lutter contre l'homogénéisation des comportements, soit en spécialisant les acteurs financiers sur certains métiers ou marchés comme l'immobilier, la consommation ou le crédit aux entreprises, soit par un retour à la séparation entre banque de dépôts et banque d'investissement, comme dans le Glass Steagall Act de 1933.

Aujourd'hui, a contrario, tous les acteurs peuvent intervenir sur tous les marchés. Comme ils poursuivent tous le même objectif, à savoir le rendement maximal, cela débouche nécessairement sur une homogénéisation extrême des stratégies, chacun copiant les autres. La concurrence financière produit du mimétisme. On a ainsi pu observer toutes les grandes institutions financières de la planète investir simultanément dans les mêmes produits structurés et développer un même modèle de banque d'investissement. Cette corrélation des comportements est hautement dangereuse car, dans ces conditions, un même choc peut détruire toute la population d'un seul coup comme ce fut le cas pour les banques d'investissement de Wall Street.

Pour écarter durablement cette logique de crise, on ne peut pas s'en remettre au seul principe concurrentiel. Il est impératif d'introduire une certaine dose de segmentation et de cloisonnement dans la finance internationale. Telle est la condition pour qu'on assiste à une transformation réelle des pratiques financières.

André Orléan est directeur d'études à l'EHESS, auteur de "De l'euphorie à la panique : penser la crise financière", (éd. de la Rue d'Ulm, Cepremap).

 

Article paru dans l'édition du 19.09.09

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26/09/2009

On soutient souvent que les problèmes d'intégration des populations issues de l'immigration seraient en grande partie imputables au passé colonial de la France et au traitement inéquitable que leur réserverait le pays. Ces explications fort attrayantes ne résistent pas longtemps à l'analyse de la situation d'autres pays : les nations occidentales sans passé colonial qui ont adopté les politiques de discrimination positive et d'immigration choisie connaissent le même échec. Nous aurait-il manqué des pièces pour appréhender le puzzle de l'intégration ?

En France, parce qu'il est toujours de bon ton de transposer les modèles venus d'outre-Atlantique, une partie de nos femmes et hommes politiques semblent pourtant prêts à céder aux pressions de quelques lobbyistes et à adopter la discrimination positive. Des médias, des écoles prestigieuses, de grandes entreprises ne montrent-ils pas déjà la voie ?

Malika Sorel nous met en garde contre les dangers de ces politiques qui menacent sérieusement notre cohésion nationale. Sans concession pour les uns ni pour les autres, elle expose les logiques communautaristes, à rebours des principes républicains, qui ne cessent d'exacerber les malaises identitaires. Elle aborde aussi une question taboue, mais qu'elle estime être cruciale : le droit du sol constitue-t-il un atout pour les enfants de l'immigration ou, au contraire, une entrave dans leur parcours d'intégration ?

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Le crime contre l'Humanité, entre justice et mémoire




les livres


François Ost, Marc Van Hoecke
Le temps du droit
Odile Jacob - 1999


La question du temps ne cesse de se poser au droit et à la société, entre amnistie et imprescriptibilité, mesures d'urgence et développement durable, droits acquis et lois rétroactives, respect du précédent et revirements de jurisprudence.
Comment donc équilibrer stabilité et changement ? Comment fonder la mémoire collective tout en s'affranchissant d'un passé traumatique ou obsolète ? Comment garantir le futur par des règles, tout en les révisant quand il le faut ?
Le temps, c'est de l'argent, dit l'adage populaire. Partant, au contraire, de l'idée que le temps c'est du sens et qu'il s'institue plus qu'il ne se gagne, ce livre pose les conditions d'un temps public, véritable enjeu de démocratie.
-4e de couverture-

Juriste et philosophe, spécialiste des droits de l'homme et du droit de l'environnement, François Ost enseigne à Bruxelles (facultés universitaires Saint-Louis). Il dirige l'Académie européenne de théorie du droit et préside la Fondation pour les générations futures.



Michel Zaoui
Mémoires de justice : les procès Barbie, Touvier, Papon
Seuil - 2009


Son regard de professionnel croise celui de Noëlle Herrenschmidt qui, elle aussi, a assisté à ces trois procès et qui nous en restitue ici l'ambiance. Chacun de ces regards redonne, qui par l'écrit, qui par l'aquarelle, à ces procès leur chair, leur épaisseur humaine, leur densité émotionnelle, leur part inaboutie.
Revenir sur ces procès vingt ans après permet à Michel Zaoui de retenir les enseignements, les acquis ou les manques, voire les contradictions de ce «crime de bureau». Qu'en a retenu la justice pénale internationale qui continue de se construire aujourd'hui ? C'est la question que se pose Antoine Garapon dans la postface.
(Texte: Michel Zaoui
Légendes et dessins: Noëlle Herrenschmidt
Photographies: Antoine Garapon)

Michel Zaoui, qui fut l'un des avocats de parties civiles dans les trois procès Barbie (1987), Touvier (1994) et Papon (1997-98), revient sur cette expérience judiciaire inédite ; non pas pour livrer ses souvenirs, mais pour en dresser un bilan critique. Pour avoir accompagné les victimes, il connaît mieux que quiconque les promesses et les ambiguïtés de cette justice hors norme. Ces trois accusés incarnaient chacun l'un des aspects du crime contre l'humanité : le militaire qui ordonne, le fonctionnaire qui exécute, et le milicien qui en rajoute ; le nazi, le fonctionnaire de Vichy et le collabo.



Renée Poznanski
Propagandes et persécutions. La Résistance et le «problème juif»
Fayard - 2008


Les dits – et les non-dits – de la propagande développée par la Résistance nous mènent au plus profond de l’imaginaire social de la France de l’Occupation. Dans la guerre du verbe entre les Français de Londres – émissions de la BBC renforcée par la presse clandestine – et la voix officielle de Vichy, l’enjeu était de séduire une opinion qui au début avait soutenu Pétain avec ferveur.
Quant aux juifs, ils ont subi presque tout de suite les effets d’une double persécution, l’une pilotée par Vichy, l’autre imposée par les Allemands. À la marginalisation à laquelle les procédures d’exclusion les acculèrent se superposèrent bientôt pour beaucoup l’internement puis la déportation vers un inconnu terrifiant. Des explications circonstanciées en même temps qu’un tapage haineux précédèrent et accompagnèrent chacune des étapes de leur calvaire. En face, la propagande de la Résistance a parfois mené et souvent esquivé la bataille sur ce front dans une guerre des mots.
Aucune étude d’ampleur ne s’était encore penchée attentivement sur la façon dont la Résistance s’est exprimée sur les persécutions antisémites en France et/ou sur le sort des Juifs déportés à l’Est. Comparer les publications des organisations juives, les émissions de Londres et la presse des mouvements montre que l’ignorance invoquée (a posteriori) sur le sort promis aux Juifs n’explique rien ; c’est dans les priorités des uns ou des autres que se trouve la clé des thèmes avancés, des expressions ambiguës ou des silences obstinés. Pour la première fois est examiné ici – force citations à l’appui – ce qui a contribué à en fixer l’échelle dans les médias de l’époque – collaborateurs ou résistants, autorisés, tolérés ou clandestins, radiophoniques ou écrits. Ces choix de propagande, mis en regard des études d’opinion circulant dans les milieux résistants, jettent une lumière crue sur la place qu’occupa « le Juif » dans l’imaginaire de la société française, comme dans l’esprit des élites en lutte contre l’occupation nazie.
En cela, ce livre apporte aussi une contribution majeure à l’histoire de l’antisémitisme et à celle de la Résistance.

 

La bioéthique aujourd'hui
Présentation de Jean Lebrun
semaine Bioethique F.C

http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/dossiers/2009/bioethique/index.php

 



Votre frère est atteint dans son corps, vous pouvez rendre possible la greffe qui va le sauver. Votre enfant est malade à mourir mais on a peut-être déjà conçu un bébé-médicament assez semblable à lui et qui pourra lui faire franchir le passage. Vous désespérez, en revanche, de voir naître de vous un enfant parce qu'on vous a dit stérile mais des mères porteuses vous offrent maintenant leurs services... Les prodiges que permet l'évolution de la médecine peuvent être présentés à chaque fois comme un élargissement de la fraternité et de la solidarité.

Un autre point de vue se fait jour depuis longtemps, moins bienveillant pour les scientifiques. Quand Pasteur, à la poursuite de son vaccin contre la rage, demandait au souverain brésilien l'usage de quelques condamnés à mort, il se comportait d'une manière plus que discutable mais à l'époque et dans les décennies qui suivirent, peu importait : l'image de la médecine salvatrice l'emportait. Aujourd'hui, la science apparaît soudain comme dangereuse. Dans le domaine qui va nous intéresser au long de cette "semaine bioéthique" - le début et la fin de la vie- sa capacité d'intervention suscite bien souvent la frayeur. Mais, demande la rumeur, que sont ces êtres cybrides qu'on fait surgir dans les chaudrons de certains laboratoires britanniques et qui sont sensés porter des solutions thérapeutiques ? La résurgence de ce qu'on nommait autrefois les chimères ? Sous couvert de progrès, derrière la volonté affichée de faire reculer la fatalité, l'homme veut trier le vivant, décider, en fonction de son arbitraire, du destin de l'autre: enfants à naître, malades dans l'incertitude... il veut choisir ceux qui accéderont à l'existence, ceux qui basculeront dans le vide et enfin ceux - vieux rêve- qui approcheront de l'immortalité.

Prométhée, parce qu'il est définitivement déchaîné, exige qu'on le lie de nouveau par une éthique. Hélas, chaque pays a sa méthode: dans ce domaine, il n'existe pas de règles internationalement reconnues. Tandis que l'UNESCO et le Conseil de l'Europe font à peine entendre leur faible partition, chacun joue sa note : pour ne prendre que deux exemples, l'Allemagne, arc-boutée sur le souvenir de l'eugénisme nazi, se tient dans la sévérité tandis que le Royaume Uni préfère la légèreté. Et il y a toujours dans chaque pays une partie de l'opinion pour dire : "Puisque ça se fait ailleurs, on ne voit pas pourquoi, dans notre époque de circulation et de compétition, ça ne s'imiterait pas chez nous".

La France ne fait pas exception. Ses gouvernements peuvent penser que l'homme se grandit à respecter certains interdits, ils ne parviennent pas néanmoins à ériger une forteresse imprenable pour les protéger. Notre pays a pourtant su expérimenter une méthode. Aussi loin que possible des affaires médiatisées, des émotions populaires, une loi-cadre dite bioéthique a été construite. Elle n'englobe certes pas toutes les circonstances de la naissance et de la fin de la vie; son périmètre mériterait sans doute d'être élargi à toutes les neurosciences et nanotechnologies qui sont en train d'"augmenter" l'homme sans qu'il en ait conscience. Régulièrement, cette loi-cadre est appelée à être révisée. On en est là, au moment où nous proposons cette "semaine bioéthique" : des Etats généraux s'achèvent et, à l'horizon 2010, les deux Chambres doivent travailler à transformer la loi au regard, notamment, des propositions desdits Etats généraux.

N'importe quelle affaire de suicide assisté ou de naissance prodigieuse, surtout si elle est portée par un lobby médiatisé, aurait fait davantage de tapage que ces Etats généraux de bioéthique qui se clôturent à bas bruit. Pourtant, l'examen des échanges qu'a permis leur site, la multiplicité des contributions qu'ils ont provoquées montrent que la bioéthique constitue aujourd'hui une des plus extraordinaires parties qui soit. Les confessions religieuses veulent l'éclairer encore de leurs lanternes - l'Église catholique notamment qui a jeté toutes ses dernières forces dans le combat. Les politiques voudraient ne pas renoncer à le borner par leurs textes. Mais le pouvoir biomédical est prêt à recueillir le ballon : l'évolution scientifique, prétend-il, le faisant rebondir sans cesse, seuls des techniciens sans préjugés, capables d'exploits, insoucieux des coulisses, peuvent le saisir.
En conséquence, ces États généraux de la bioéthique ont pris parfois l'apparence d'un baroud d'honneur. Les innombrables invités que vous entendrez au long de cette semaine et la difficulté des questions qu'ils feront surgir devant vous - anonymat du don de gamètes, diagnostic préimplantatoire et, plus encore, "gestation pour autrui"- vous prouveront qu'il n'est pas temps de laisser capituler la réflexion.

Jean LEBRUN

 

 


Débat

Triste "posthumanité"

LE MONDE | 10.10.09 | 14h25  •  Mis à jour le 10.10.09 | 14h25


Le glissement des vivants vers le statut de produits fabriqués, au moyen des biotechnologies, entraîne un brouillage ontologique très troublant entre les fruits de la nature et les ouvrages de l'art.

Tout être humain engendré est le descendant d'autres êtres vivants par rapport auxquels il varie très légèrement. Comme l'a montré Darwin, les ressemblances spécifiques ne viennent pas de la reproduction d'un modèle, mais elles sont l'effet d'une communauté de descendance, avec ses légères variations. Ces variations flottantes, aléatoires, sont sélectionnées selon qu'elles sont plus ou moins avantageuses. C'est donc la génération qui produit le genre et l'humanité dite générique.

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Dans le schéma de la fabrication, au contraire, l'être fabriqué est un artefact, un produit technique réalisé par des ingénieurs selon un projet préalable à l'aide de matériaux. L'individu, réalisé selon un modèle, peut être reproduit sur le même modèle en plusieurs exemplaires. Comme Walter Benjamin avait parlé des effets de la "reproductibilité technique" des oeuvres d'art, on devrait parler ainsi des effets de la reproductibilité technique de l'être humain. Car il n'y a jamais eu de reproduction des vivants, au sens strict, dans la génération naturelle, alors que la biotechnologie permet de dupliquer le vivant.

Aujourd'hui, les techniques de reproduction, mises à la disposition de la médecine, permettent moins un pouvoir politique de contrôle ou de formatage des corps, ce que Foucault a appelé une biopolitique, que la disposition individuelle d'un pouvoir technique privé, un pouvoir dont certains réclament l'usage pour l'exercer sur eux-mêmes ou sur leur "descendance" - mais le mot ne convient plus - en réquisitionnant le corps d'autrui s'il le faut.

Le biopouvoir devient donc libéral et commercialisable. Il s'exerce à la fois sur le corps de ceux qui doivent fournir des ressources à la production biologique, et sur celui des êtres ainsi produits. Les fournisseurs de cellules et d'organes sont encore parfois des donneurs bénévoles, comme en France, mais, sur le marché mondial, un sous-prolétariat biologique est en train de se développer pour répondre à la demande de matériaux.

Avec les progrès de l'ingénierie ou "manipulation" génétique, les biotechnologies sont capables de dupliquer un être vivant, par clonage, ou de produire des individus dont les modifications génétiques seront transmissibles. Un site spécialisé dans la duplication de votre animal familier grâce au clonage s'appelle de façon éloquente : Best Friend Again ("l'ami retrouvé"). La vieille espérance de vaincre la mort n'a plus besoin d'attendre l'au-delà, elle semble à portée d'éprouvette.

Quant à l'intervention sur le génome humain, elle peut viser à corriger certaines anomalies génétiques et à épargner aux individus ou à leurs descendants des maladies très invalidantes. Mais, comme c'est déjà le cas pour les plantes et les animaux, elle permettrait aussi de produire, à partir des êtres humains, des individus ou des variétés qui s'écarteraient de leur espèce.

Cette possibilité est accueillie diversement selon qu'on accepte avec fatalisme, comme Peter Sloterdijk, ou avec enthousiasme, comme Gilbert Hottois, l'annonce d'un avenir transhumain ou posthumain. Une certaine mode du transhumanisme s'installe, sans qu'on se demande toujours ce qu'il faut entendre par "être humain". C'est au contraire une question que se sont posée ceux qui réfléchissent sur notre époque "biotech", comme Jeremy Rifkin, ou des philosophes comme Hans Jonas ou Jürgen Habermas, en s'interrogeant sur une possible éthique de l'espèce humaine.

La question se pose de savoir par rapport à quoi l'humanité actuelle devrait craindre de dériver, puisqu'elle n'a jamais cessé de le faire à travers des processus d'adaptation et sous l'influence de ses propres techniques.

Il faut répondre ici que, être humain, c'est vivre d'une certaine façon, se conduire d'une certaine façon dans le monde et avec les autres. Ce n'est jamais présenter tel aspect, telle ou telle morphologie, se conformer à un modèle ou à un type. Etre humain doit s'entendre non pas comme un nom mais comme un verbe : vivre en humain. La question de savoir s'il faut ou non rester humain ne porte donc pas d'abord sur des êtres "biologiques", au sens de leur organicité physique, mais avant tout sur les relations qu'ils peuvent avoir les uns avec les autres.

A cet égard, on peut dire avec Aristote que la manière humaine de vivre, sa manière spécifique, résulte de ce que les hommes se représentent le temps et qu'ils sont capables de discours, de logos. La vie humaine est celle que les hommes mènent en parlant entre eux de la meilleure façon de vivre ensemble.

Et c'est bien parce qu'il se représente le temps que l'animal politique humain a tissé des relations "horizontales", avec ses contemporains, et "verticales", avec ses ascendants et ses descendants. Ces relations ont été jusqu'ici des relations entre les générations, entre des classes d'âge qui se succédaient par vagues, chacune d'elles ayant à charge de transmettre à la suivante la vie organique et la tradition, des savoirs, des savoir-faire, des manières de vivre. Chacune d'elles se savait exister dans un entre-deux, tel un pont éphémère, naturel et institutionnel, entre la vie d'hier et celle de demain.

Par rapport à cette transmission, cette tradition de la tradition, le schéma technique de l'homme fabriqué effectue une coupure radicale puisque le support de la transmission générationnelle, son médium en quelque sorte, à savoir l'être vivant, devient modifiable.

Le glissement de la génération de l'homme à sa fabrication représente ainsi une interruption inouïe des formes élémentaires de la transmission.

On se demande souvent, d'un point de vue éthique, si un être humain produit techniquement et programmé génétiquement par ses prédécesseurs serait par principe moins libre qu'un être né naturellement. Ce n'est pas sûr, mais cette programmation (au demeurant largement illusoire puisqu'elle néglige l'épigenèse et l'éducation, des "descendants", ou des successeurs) créerait bien une mutation de la condition humaine. Il y aurait là, à l'évidence, l'exercice d'un biopouvoir, non pas sur soi-même selon l'argument libertaire individualiste, mais sur les hommes à venir, sélectionnés et modelés.

Mais surtout, et c'est ce qui me semble le plus grave, la condition de l'homme fabriqué changerait profondément sa relation à ceux qui l'ont "conçu" comme une oeuvre, telle la statue d'ivoire de Pygmalion. Ses concepteurs n'auront pas seulement voulu son existence et orienté son cours, ils l'auront commanditée et ils auront "commandé" sa "nature", au sens étymologique de ce qui va lui échoir en naissant.

En basculant dans le schéma de la production artisanale, la continuité aléatoire de la génération se brise, détruisant aussi tous les liens qu'elle impliquait : depuis ceux du genre (le genus), les relations entre géniteurs et progéniture, et jusqu'aux récits généalogiques, c'est-à-dire aux histoires qui relatent des enchaînements sans prétendre révéler une origine première ou transcendante.

L'ingénierie génétique créerait ainsi une véritable solution de continuité au sein des mouvements de la descendance. Car l'intervention extérieure sur le génome revient à intercaler un projet et une volonté dans le cours des générations, des engendrements, et donc à réintroduire une finalité dans l'existence humaine.

La façon dont les nouveaux venus s'écarteraient de leurs prédécesseurs ne tiendrait plus à des variations aléatoires, mais à l'interpolation de ce projet et de cette fin dans le mouvement biologique naturel.

Il n'y aurait plus d'ascendants et de descendants, mais des fabricants et des fabriqués, des producteurs et des produits, d'autant que les premiers devraient financer la venue des seconds, pour ne pas dire leur sortie, comme on le dit d'un livre ou d'un film. On pourrait imaginer des variétés d'enfants, brevetées bien sûr, selon la qualité de leur génome.

On voit que la revendication libérale de faire ce que l'on veut de son propre corps ou de celui de contemporains consentants reste étrangère au problème posé par l'anthropotechnie procréative. Car il ne s'agit plus simplement du désir anthropotechnique individuel de changer de corps, de changer d'âge en gommant les rides, de changer de sexe ou de couleur de peau. Il s'agit de changer la condition d'êtres qui, demain, ne descendraient plus les uns des autres.

Ce qui est en cause, c'est peut-être moins leur liberté d'agir, encore qu'elle se pose en termes nouveaux, que leur liberté d'être, ou plutôt leur liberté de naître sans que quelqu'un d'autre ait d'avance fixé leurs traits.

Philosophe

A l'occasion des Rendez-vous de l'histoire de Blois (8-11 octobre), consacrés au corps, la réflexion de cette professeure agrégée à l'Ecole des hautes études en sciences sociales est précieuse. Après le penseur danois Kierkegaard puis le traitement de la femme chez les Pères de l'Eglise, son objet d'étude et d'inquiétude est la marchandisation de la personne, comme dans son dernier livre, "Corps en miettes" (Flammarion, 2009).


Sylviane Agacinski

Article paru dans l'édition du 11.10.09

 

 

Après l'étoile jaune, faudra-t-il un jour porter une étoile verte ? par Jean-François Bouthors…

LEMONDE.FR | 22.12.09 | 18h23 • Mis à jour le 22.12.09 | 19h12

Ce qui se passe en France depuis l'ouverture du débat sur l'identité nationale est insupportable.

Ce qui se dessine, c'est la montée de l'ostracisme à l'encontre de toute population dont la religion, la couleur de peau, le langage ou la tenue vestimentaire, voire l'âge, sont susceptibles d'inquiéter les Français ou du moins une partie d'entre eux qui s'arrogent le monopole de l'identité nationale.

Depuis plusieurs années, même quand ils sont citoyens français, ces "étrangers", ces "aliens" sont – à l'exception de ceux qui appartiennent aux couches économiques supérieures, mais pour combien de temps encore ? – tenus aux marges de la société. Un grand nombre d'entre eux sont assignés à des conditions de vie pénibles, sinon humiliantes. C'est une des raisons – certes pas la seule, mais elle n'est pas négligeable – qui expliquent que certains versent dans la marginalité ou la délinquance. Les statistiques témoignent d'une surreprésentation de ces populations dans les lieux de détention. Plutôt que de se contenter de chercher dans de tels chiffres des raisons de justifier nos peurs, nos lâchetés et nos démissions, nous devrions y voir une source d'interrogation sur la violence des injustices qui ravagent notre société et mettent l'identité nationale en lambeaux.

Depuis quelques mois, c'est sur les musulmans que se focalise l'attention. Cela s'est tout d'abord manifesté avec la création de la commission parlementaire sur le port de la burqa, alors même que cette pratique est ultraminoritaire. Depuis le lancement du débat sur l'identité nationale, ce phénomène s'est accéléré, et ceux qui s'en réjouissent ont vu dans le référendum suisse interdisant les minarets une sorte d'autorisation à se lâcher… Ce que l'on a entendu depuis dépasse ce que l'on aurait imaginé six mois plus tôt. Or si l'on remplaçait dans les discours le mot islam par celui de judaïsme, ou celui de musulman par le mot juif, l'indignation serait à juste titre générale.

Lentement mais inexorablement, les musulmans revêtent le costume du bouc émissaire de toutes les carences, de tous les défauts et péchés de notre société, alors que la crise économique multiplie les inquiétudes et les tensions sociales. C'est inacceptable. L'aveuglement est tel qu'on en oublie souvent que nombre de musulmans qui vivent dans notre pays sont des citoyens français, qui partagent les mêmes droits et devoirs, la même dignité que tout autre Français. On en oublie aussi pour les nouveaux venus la tradition d'hospitalité dont s'est longtemps enorgueillie la France.

De la question de l'intégration des différences dans le kaléidoscope national, on est maintenant passé, dans la bouche du ministre de l'identité nationale et de l'immigration, à l'injonction de l'assimilation à un modèle d'identité dont on se demande qui en possède tous les traits, et qui est fondé à les définir. Le président de la République lui-même n'a pas craint de recommander aux musulmans la discrétion. Ceux-ci sont priés de ne pas relever la tête, de ne pas se faire trop entendre. Faudra-t-il demain qu'ils rasent les murs comme les juifs du temps de l'affaire Dreyfus ? Faut-il croire que dans la France laïque, il y aurait place pour une sorte de dhimmitude à l'encontre des musulmans ? Puis sans doute, ensuite, à l'encontre des autres religions qui n'appartiendraient pas à l'identité républicaine française !

Il est effrayant de voir ainsi l'identité nationale rabattue sur l'appartenance religieuse ou ethnique. Il est scandaleux qu'au même moment, on renvoie dans leur pays, où ils ont fui la guerre, des Afghans sans papiers, musulmans, qui plus est en enfreignant les règles du droit international. C'est un peu comme si on avait renvoyé outre-Pyrénées, en 1936, les Espagnols qui fuyaient la guerre civile ! Il est consternant d'apprendre que sur 178 auditions devant les parlementaires de la commission sur le port de la burqa, 150 étaient contre le port du voile, comme l'a déclaré Eric Raoult. Un tel score est digne d'un débat contradictoire tel qu'on l'aurait organisé en Union soviétique. Fort heureusement, les deux tiers des personnes entendues ne sont pas favorables à une loi sur le sujet : il reste un peu de raison dans ce pays…

Nous, qui ne sommes ni des inconditionnels du Coran ni ignorants des dangers extrémistes ou communautaristes qui existent dans notre société, condamnons cette dérive du débat sur l'identité nationale. Nous considérons comme désastreux et particulièrement dangereux pour l'avenir du pays le sort fait à ceux qui sont perçus comme des étrangers, pour quelque raison que ce soit. En raison même de l'idée que nous nous faisons de la dignité humaine, en raison du fait que la liberté religieuse et la liberté de conscience sont des droits humains fondamentaux, nous demandons que soit mis un terme à tout ce qui peut nourrir ou sembler justifier les dérives actuelles, à commencer par ce "diabolique" débat sur l'identité nationale qui ne sème que la division. Après l'étoile jaune, faudra-t-il un jour porter une étoile verte ?

Premiers signataires :

Marie-Pierre Archambeaud, Guy Aurenche, Esther Benbassa, Jacqueline Berger, Jean-François Bouthors, Frédéric Boyer, Marie-Françoise Brihaye, Anne et Hervé Chabert, Philippe Chevallier, Dominique Chivot, Jean Daviot, Bill et Florentine Deraime, Jean Delumeau, Marie-Jo Deniau, François Euvé, Olivier Favereau, Mgr Georges Gilson, Etienne Grieu, Laurent Grzybowski, Monique Hébrard, Marie Holzman, Helena Lasida, André et Geneviève Le Gall, Marc Leboucher, Pierre Lembeye, Beatrice Litzellmann, Isabelle Marin, Michela Marzano, Véronique Nahum-Grappe, Anne Nerdrum, Anne Nivat, Bernard Perret, Gérard Pirlot, Claude Plettner, Marie-Christine Ray, Alain Renaut, Jean-Pierre Rosa, Alain Salomon, Caroline Sers, Régina Sneifer, Bernard Stephan, Hubert Stoecklin, Irène Terrel, Gérard Testard, Christoph Theobald, Beatrice Toulon, François Vaillant, Catherine Van den Steen, Dominique Vidal, Alain Woodrow