|
|
Rencontre avec Patrick VIVERET
Le 14 avril 2005
LHUMANITE
A UN CARREFOUR SOCIAL
DE SON HISTOIRE Intervention de Patrick VIVERETConseiller référendaire à la Cour des Comptes et philosophe
14 avril 2005 Paroisse Saint Jean Baptiste de la Salle
Le texte de lintervention de Patrick Viveret est issu dun enregistrement sur magnétophone, mais il n a pas été revu par Patrick Viveret et n a donc pas reçu son assentiment. Je vous propose trois grands thèmes pour cette intervention liminaire, avant dentrer dans le débat.
1) Le constat : lhumanité court des risques
Le premier thème, cest celui qui est exprimé sur linvitation de ce soir : lhumanité est à un vrai carrefour de sa très jeune histoire et il est important dêtre lucide sur le fait quelle peut risquer la sortie de route et quelle peut être capable, sous des formes diverses (sur lesquelles je dirai à chaque fois quelques mots) de se louper dans sa propre aventure. Cest le constat de la lucidité ou pour reprendre la phrase fameuse de Romain Roland " de la nécessité dallier le pessimisme de lintelligence à loptimisme de la volonté. ". Il y a du côté de la lucidité, il y a du coté dune capacité à regarder lucidement un certain nombre de risques auxquels est confrontée lhumanité, une nécessité qui est dautant plus impérieuse que si nous voulons construire la face positive de ces rendez-vous, il ne faut pas commencer par se raconter des histoires. Ce premier temps sorganise autour de la question de lhumanité au carrefour des risques quelle court et de leur nature.
2) Le diagnostic : un sous développement dordre spirituel, éthique et affectif
Le deuxième temps (puisque nous sommes notamment dans le cadre du CCFD qui a toujours beaucoup combattu sur la question du développement pour un autre modèle de développement que les formes de croissance inégalitaires et écologiquement insoutenables que nous vivons) consiste à opérer un renversement de perspectives par rapport à lidée classique que nous nous faisons des problèmes de mal développement. Classiquement, nous avons tendance à considérer que sil y a du mal développement, cest essentiellement parce quil y a des problèmes de rareté, soit parce quil ny a pas suffisamment de répartition de richesses, soit parce quil ny a pas suffisamment de capacité créative, de la part des populations qui sont dans un certain nombre de pays pauvres. Nous avons tendance à considérer que, pour lessentiel, la question du mal développement est liée à des problèmes de pénurie et de rareté.
Je voudrais donc, dans ce deuxième temps, poser une hypothèse très hétérodoxe : Jessaierai de démontrer les racines de cette hypothèse selon laquelle la plupart des problèmes de rareté que nous connaissons sont des raretés artificielles, produites par un sous-développement, mais qui nest pas un sous-développement matériel, mais la conséquence de laggravation dun sous-développement spirituel, éthique et affectif, tout particulièrement dans nos sociétés matériellement sur-développées.
3) Le remède : grandir en humanité
Ce renversement-là dans le regard et du côté du diagnostic est essentiel pour aborder la troisième partie positive et stratégique. En effet, on conçoit les remèdes différemment, suivant les changements de diagnostic. Ainsi, si la question de ce sous développement éthique, affectif et spirituel - jaurai loccasion de donner un certain nombre déléments dans la deuxième partie - a au moins une part de plausibilité, cela veut dire que la question fondamentale en terme de stratégie positive, est une question qui sorganise beaucoup plus du côté de lêtre que du côté de lavoir et que les conditions à réunir sont aussi bien de lordre de la transformation personnelle que de la transformation collective et de la transformation politique. Cela est nécessaire pour tenir les deux bouts de la chaîne et avoir une perspective que jai appelée simplement dans ce livre " la possibilité de grandir en humanité ". Autrement dit, si à loccasion de ces rendez-vous critiques où elle risque la sortie de route, lhumanité est capable en même temps de les affronter et de les réussir positivement, elle a alors devant elle une perspective de grandir dans lordre de la conscience, de lêtre, de la qualité même dhumanité, qui est absolument considérable.
Voilà les 3 points essentiels que je vais aborder dans cette intervention liminaire. Ils vous permettent de vous repérer sur larchitecture de mon propos.
I - LHUMANITÉ EST CONFRONTÉE A UN CERTAIN NOMBRE DE RENDEZ -VOUS MAJEURS DE SA PROPRE HISTOIRE.
Ces rendez-vous peuvent savérer critiques. Toutefois, dans le cadre dun processus international qui sappelle " Dialogue en humanité " - créé à loccasion de la préparation du dernier sommet de la Terre (celui de Johannesburg) - un certain nombre dacteurs venus aussi bien des institutions internationales, de la société civile, associations, ONG que du monde de lentreprise et pour beaucoup dautorités locales*, lidée est née que cétait très bien et très beau de faire des sommets de la terre mais que la plupart des maux auxquels lhumanité saffrontait - y compris du côté des risques écologiques - étaient, pour lessentiel, des dégâts collatéraux de la difficulté quavait lhumanité de vivre sa propre condition ; et que cette question là - la question humaine dans toute son épaisseur nétait pratiquement jamais traitée comme question politique. Elle était traitée comme question individuelle, éventuellement comme question spirituelle, mais jamais comme question politique. On se détournait de cette question sur la modalité classique du cynisme ou encore, souvent, sur la modalité de lidéalisme. Ainsi, fréquemment, à la fin des réunions, il y a toujours une personne qui, avec la meilleure intention du monde, propose de "remettre lhomme au centre" et lon fait comme si cétait la solution.
*En particulier, la ville de Lyon avait accueilli dans la préparation de Johannesburg une grande rencontre internationale initiée par Michaël Gorbatchev " dialogue pour la terre
Selon lhypothèse de Dialogue en humanité, la solution nest pas du tout là. Cest seulement le début du problème. En effet, cette humanité à remettre au centre, est tout de même une espèce très bizarre, qui a été capable dun degré de maltraitance à son propre égard, sans aucune comparaison dans les espèces animales. Dans ces conditions, " remettre au centre " une espèce qui, de la Saint Barthélemy au Rwanda, en passant par Hiroshima et Auschwitz, a été capable de ce degré de maltraitance ne va pas de soi. Par conséquent, sil y a à remettre au centre une humanité, ce nest pas la pire part de lhumanité qui est sa part dinhumanité et de barbarie intérieure, cest le meilleur de lhumanité. Mais dire que lhumanité peut-être simultanément le terreau de la pire des inhumanités et du meilleur du potentiel de création humaine, cest dire que lhumanité est pour elle-même sa question la plus difficile à résoudre. Cest parce que la question humaine est une question éminemment difficile à résoudre, que la plupart du temps, on organise des moyens déviter davoir à traiter cette question. Cest pourquoi " Dialogue en humanité " a cherché à renverser cette perspective et a affirmé que le plus difficile ne relève pas de lordre de la production, des problèmes de santé ni de la plupart des questions posées habituellement dans les conférences internationales, le plus difficile tient à cette difficulté humaine. Cest parce quil y a cette difficulté humaine quon va trouver ensuite des problèmes de famine, de non-accès à leau potable, de santé, de logement et également de la plupart des problèmes écologiques qui, pour reprendre le vocabulaire des spécialistes, ont des causes anthropologiques, cest-à-dire des causes humaines.
Nous avons décidé dorganiser ce renversement quopère à la fois, quant au fond et quant à la méthode, le processus " Dialogue en humanité ", autour de cinq grands carrefours qui correspondent effectivement à des rendez-vous sur lesquels lhumanité peut risquer de se perdre selon différentes formes, parmi lesquelles se perdre biologiquement nest pas forcément la forme la pire.
I 1 Lhumanité a inventé les moyens de son autodestruction
Lhumanité peut se perdre tout dabord, simplement parce quelle a été capable depuis Hiroshima dinventer les moyens de son autodestruction. Depuis Hiroshima, on sest formidablement perfectionné dans lart de la destruction de masse, et pas simplement dans le domaine des armes nucléaires. Mais, si lhumanité sest constituée en sujet négatif de sa propre histoire depuis Hiroshima, la grande question est de savoir comment elle se constitue en sujet positif de sa propre histoire et comment elle répond à la menace principale quelle fait peser sur elle-même. À supposer, que naissent les conditions dune gouvernance mondiale et que, dans ce cadre, la responsabilité de la défense de lhumanité soit confiée à un ministère de la défense de lhumanité, la première action que devrait réaliser la personne en charge de cette responsabilité, cest classiquement didentifier les menaces de façon à adapter ensuite les moyens de la défense correspondant à la nature des menaces. Or, si lon réfléchit à la nature de ces menaces, il y en existe un nombre tout à fait conséquent. Mais, pour lessentiel, ces menaces sont dues à lhumanité elle-même. Il ne sagit pas, en effet, de risques de chutes dastéroïdes, (qui sont réelles mais tout de même relativement hypothétiques). La plupart des menaces sur lesquelles lhumanité risque sa propre autodestruction viennent delle-même. Dans ces conditions, laction de défense de lhumanité consisterait à penser prioritairement la question du rapport de lhumanité à sa propre barbarie intérieure.
I 2 Le politique et la barbarie intérieure de lhumanité
Ce changement-là en introduit un autre du point de vue de la perspective qui est le changement même dans la nature, du rapport au politique. Cest là un autre grand rendez-vous, parce que classiquement, dans lhistoire des communautés humaines, le politique a construit le problème du traitement de la violence inter-humaine (qui est son coeur de métier) par externalisation de la violence. De la tribu jusquaux empires, en passant par les cités et les Etats-nations, à chaque fois, le processus de tentative de réduction de la violence a consisté à civiliser et à pacifier des espaces intérieurs, en déchargeant lagressivité sur lextérieur : lextérieur, le barbare, linfidèle, létranger, suivant la nature de lextériorité. Or, ce processus, que René Girard a analysé avec force dans ses livres sous le terme de " victimes émissaires ", est un processus qui ne nous est pas autorisé ; en tout cas, tant que nous navons pas dextra-terrestres sous la main pour continuer à fonctionner sur ce modèle-là. Autrement dit, lhumanité est bien confrontée à un problème de barbarie, mais ce nest pas un problème de barbarie extérieure, cest un problème de barbarie intérieure.
Comment lhumanité fait-t-elle avec sa propre inhumanité ? La plupart des fondamentalismes, des intégrismes, des nationalismes, des chauvinismes.., fonc-tionnent bien sur le modèle de la barbarie extérieure. Seulement, précisément, on voit bien que cette modalité-là est aujourdhui une modalité totalement régressive et il ny a pas de construction dune communauté mondiale sur la base de ce processus, pas plus dans lentrée à la Ben Laden que dans lentrée à la Georges Bush. La question du mal, quand il est considéré comme extérieur à soi-même, à sa propre communauté et quil suffit pour léradiquer de saffronter à des étrangers, des barbares, des infidèles... lEurope a payé le prix le plus lourd pour savoir que le problème ne réside pas là. La question de linhumanité peut être présente au coeur même des plus grandes civilisations et nulle classe, nul peuple, nulle religion, nul ensemble humain, sous prétexte quil a été victime à un moment donné, ne se trouve immunisé contre le fait de devenir bourreau plus tard.
Ce constat oblige à considérer dune façon radicalement différente la question même du politique et de son rapport à la mondialité. Construire les conditions dune autogouvernance de lhumanité (cest-à-dire de la capacité de lhumanité à sassumer comme sujet positif de sa propre histoire), à cause même de ces risques de destruction, loblige à penser différemment son rapport au politique et fait, du même coup, un enjeu absolument fondamental de la question de la citoyenneté planétaire et des conditions démergence dune forme de démocratie planétaire (qui se construirait à partir de la convergence ascendante des différentes cultures et non pas à partir de limposition en surplomb dun modèle dominant de démocratie, tel que par exemple la vision américaine de la démocratie).
I 3 Le risque écologique
Autre rendez-vous décisif, cest bien entendu celui du risque écologique. Lhumanité, à force de rompre son rapport avec lunivers, avec le cosmos, à force de considérer que nous étions, nous, êtres humains, dans la nature alors que nous sommes de la nature, a, en profondeur, rompu son rapport avec lunivers. La plupart des défis écologiques sont liés à cette rupture. Lune des phrases les plus terribles qui résument cette rupture de communication avec lunivers, a été prononcée par un des grands philosophes de la modernité, Francis Bacon. Elle est infiniment plus radicale et plus brutale que la phrase fameuse de Descartes " Rendez-vous maîtres et possesseurs de la nature ". Cette phrase de Francis Bacon est la suivante: " La nature est une femme publique. Il nous faut la mâter, en pénétrer les secrets et la plier à nos désirs. " Voilà une posture, tout à la fois profondément machiste et anti-écologique, qui est au coeur culturellement de la face noire de la modernité.
Mais qui dit " face noire ", dit également " face de lumière " de la modernité quil ne convient en aucun cas de récuser. Cette face de la lumière de la modernité est évidemment du côté de lémancipation, de la connaissance, de la créativité, du meilleur des processus de libération. Mais derrière la face de lumière de la modernité, cette face noire est à lorigine dune triple rupture de communication avec lunivers, avec autrui (autrui devient, dans une logique qui nest plus de lindividuation mais de lindividualisme, un compétiteur, voire un rival menaçant) et rupture de communication avec soi-même (la place de la vie intérieure finit par disparaître dans une forme de modernité où la maîtrise de la nature sopère par un processus de chosification, qui commence avec la nature elle-même, qui continue avec les autres espèces animales et se termine par la chosification de lespèce humaine elle-même.)
Le passage du gouvernement des hommes à ladministration des choses qui était considéré aussi bien par les libéraux que par Saint Simon et Marx, comme une forme de progression, est en réalité le signe dune régression grave de lhumanité, de cette humanité qui trouvant la question trop difficile à traiter, préfère organiser une situation dans laquelle ce ne sont plus les rapports internes humains que lon traite mais des rapports à des objets, à des techniques, à des chiffres, à des marchandises. Donc, il y a là le 3ième rendez-vous qui est le rendez-vous écologique.
Évidemment, dans ce rendez-vous écologique, il y a la question climatique évoquée à juste titre avec force. Cependant, la question climatique est bien loin dêtre le seul rendez-vous écologique. Les approches purement techniciennes du problème, telles que le réchauffement climatique, ne correspondent pas à la nature du problème. Cest fondamentalement un type de mode de vie, de production, de consommation - cest-à-dire la façon dont nous habitons lunivers - qui est à la source du problème. Si, dans lhypothèse où lon trouvait dans les mois qui viennent la recette magique technologique permettant de régler le problème du dégagement de gaz carbonique dans latmosphère, immédiatement dautres problèmes de nature écologique surgiraient; précisément parce que cette rupture de communication avec lunivers, avec autrui et avec nous-mêmes est à la racine des problèmes écologiques que nous rencontrons, et dont les causes tiennent à cette difficulté de vivre de lhumanité.
I 4 Le cocktail explosif de lhumiliation, de la misère, de la généralisation mondiale des techniques de communication
Un immense rendez-vous se situe autour du cocktail explosif que forment lhumiliation et la misère, dun côté, et la généralisation mondiale des technologies de communication, de lautre. Quand dun coté, il y a deux milliards dêtres humains qui vivent avec moins de deux dollars par jour ou qui nont pas accès à leau potable ni au crédit bancaire ou qui se retrouvent en situation de mourir de faim, de soif, de maladie (bien que nous ayons les moyens déradiquer la plupart de ces maux), qui donc vivent dans une situation de sous humanité et quand dans le même temps, ces mêmes être humains ont le spectacle permanent dune situation de richesse, de fortune dans lordre de lavoir, qui devient obscène par lampleur des inégalités quelle crée, alors sont réunies toutes les conditions favorables à la création des fondamentalismes, des terrorismes, des phénomènes de désespoir massif dans toute une partie de lhumanité ou évidemment, (autre forme bien connue), des flux migratoires considérables car la seule possibilité, semble-t-il, de sen sortir pour soi-même ou pour sa famille, cest de sortir de son propre pays.
Ce cocktail de lhumiliation et de la misère (car il ny a pas seulement de la misère, il y a aussi le sentiment de lhumiliation qui crée au minimum de la colère, mais qui crée aussi plus souvent de la haine et en tout cas du ressentiment), joint au fait que les armes de destruction massive se sont considérablement démultipliées, sophistiquées, et que la crise de la dissuasion nucléaire conduit aujourdhui à une circulation beaucoup plus grande de ces armes quavant leffondrement de 1URSS, ce cocktail autorise à affirmer (sans faire de la science-fiction catastrophique) que nous pouvons avoir, à certains moments, de réels risques de terrorisme par armes de destruction massive. Le Monde a fait récemment sa une sur les risques de terrorisme nucléaire avec des bombes de la puissance dHiroshima. Les cartes issues de la simulation dune telle bombe sur Paris et sur New York illustraient clairement les dégâts que cela peut provoquer.
Ainsi, le cocktail explosif misère/humiliation se greffe sur les armes de destruction massive et pose par ailleurs la question dun autre risque : celui de la guerre de civilisation. Ce risque, évoqué par le livre fameux de Samuel P. Huntington sur le choc des civilisations, devient effectivement le symétrique des guerres écologiques. Si un certain nombre de personnes sont placées dans des situations dhumiliation, voire de misère, avec en même temps le spectacle dune abondance quasi obscène, avec de la haine et du ressentiment, et si, dans cette population, lidée dun axe fondateur permettant à la fois de comprendre son identité et de construire sa haine et son ressentiment se trouvent réunis, alors on obtient le cocktail de la guerre de civilisation. Ainsi, lun des autres grands défis, repéré et travaillé par " Dialogue en Humanité ", était cette alternative entre guerre ou dialogue de civilisation. De la même façon que sur la question de la guerre et des risques de destruction de masse, cest la question de la paix et de la guerre ou que sur les problèmes écologiques, cest la capacité dhabiter pleinement notre univers ou de continuer à le traiter là aussi sur un mode guerrier.
I 5 La révolution du vivant
Un rendez-vous est absolument considérable. Il est lié à la révolution du vivant. Il tient au fait que lhumanité est en train de se donner les moyens non seulement de contrôler sa propre reproduction (acquis avec la contraception) mais aussi de contrôler "sa propre production" : la possibilité de fabriquer des êtres vivants humains nest plus une possibilité de science-fiction. Le clonage nest que la partie immergée de liceberg. Il nest pas du tout exclu dimaginer par exemple la possibilité de créer des chimères (cest-à-dire davoir des poissons ou des oiseaux intelligents ...). Sur le plan strictement technique et scientifique, ce sont des possibilités qui se profilent devant lhumanité.
Cette formidable révolution du vivant peut avoir des effets extraordinairement positifs - en particulier dans le domaine thérapeutique - mais cette révolution peut également avoir des effets totalement régressifs en cas de mésusage du vivant. Cest aussi une autre façon pour lhumanité den terminer avec sa propre aventure en créant en quelque sorte une post-humanité (pour reprendre le terme souvent énoncé à cette occasion). Nous sommes, alors, confrontés à deux questions assez vertigineuses : " Quallons-nous faire de notre planète ? " (la question écologique) et: " Quallons-nous faire de notre espèce ? " Nous sommes confrontés au fait quaprès tout, lhumanité est une espèce très jeune sur le plan biologique, comparée à dautres espèces; même si on prend le long rameau hominien de presque sept millions dannées, par rapport à dautres espèces, cest un rameau court. Et si lon considère notre propre rameau, improprement appelé "homo sapiens sapiens" (car, comme disait justement Edgar Morin, on ferait mieux de parler " dhomo sapiens demens ", parce que le rapport entre le génie et la folie est, au moins établi) qui remonte à quelques dizaines de milliers dannées (cent mille ans au maximum pour notre propre espèce), cela ne représente rien du tout, comparé à dautres espèces. On peut dire que notre humanité risque la mortalité infantile si elle nest pas capable de vivre le rapport de ses émotions, le rapport de sa capacité relationnelle à autrui, à elle-même et avec lunivers, dans des conditions adaptées à ce que son néo-cortex lui permet de produire y compris comme capacité dautodestruction; effectivement, lhumanité peut risquer la sortie de route.
x x x
Il faudrait beaucoup de temps pour entrer dans le détail de ces grands rendez-vous dont certains aspects pourront être évoqués dans le débat. Mais à ces grands rendez-vous, il faut ajouter parmi les crises possibles, celle dune crise financière mondiale due au fait que nous sommes aujourdhui entrés dans une situation de dérèglement gravissime du rapport entre léconomie financière et léconomie réelle. Quand, on regarde le rapport entre lensemble des transactions financières journalières et les transactions qui correspondent à des biens et services réellement échangés, la part de léconomie réelle par rapport à léconomie financière est infime. Là où dans les années 30, il y avait un rapport de 1 à 3, là où dans les années 70 il y avait un rapport de 1 à 5 à peu près, entre les transactions financières et léconomie réelle, aujourdhui nous sommes dans des rapports qui sont très au-delà de 1 à 60. Ce sont les chiffres officiels. La dernière mission, confiée à linspecteur des finances JP Landeau qui a préparé le projet franco-brésilien présenté aux Nations-Unies sur des projets de taxation financière, a rappelé les chiffres actuels. Dun côté, on trouve annuellement à peu près 8.000 milliards de dollars en transactions commerciales correspondant à de léconomie réelle et, de lautre côté, vous navez pas loin, chaque jour, de 2000 milliards de dollars de transaction en monnaie réelle, mais correspondant à des transactions virtuelles, cest-à-dire que lensemble des avoirs des banques centrales, y compris de la banque fédérale américaine, de loin la plus puissante, correspond à huit heures de transactions financières. Or, il ny a pas de plan ORSEC prévu, sil y a une crise financière systémique. Nous sommes donc dans la situation où, à la différence dun certain nombre de catastrophes naturelles ou de catastrophes technologiques (pour lesquelles on a préparé des mesures, même si elles sont très souvent insuffisantes), pour lessentiel, " on croise les doigts ".
Pierre-Noel Giraud, un grand expert de léconomie financière, raconte dans son livre passionnant intitulé " Le commerce des promesses ", comment, à loccasion de la crise russe, lun des grands fonds spéculatifs, le " long tenu capital management ", qui sest trouvé en faillite parce que la nature de sa spéculation sest révélée erronée, Alan Greenspan, le Président de la Banque fédérale américaine, a dû convoquer la plupart des grands banquiers occidentaux, simplement pour sauver ce fond spéculatif. Lorsque lun des banquiers a fait observé que non seulement on se trouvait officiellement dans un régime libéral, que de surcroît il sagissait dun fond spéculatif, et que par conséquent il ny avait pas de raison de les convoquer parce que les russes ayant joué, ils avaient perdu, Alan Greenspan leur a démontré que par leffet domino, la nature des avoirs de la plupart des grandes banques occidentales dans ce fond était telle que si ce fond plongeait, cétait, après lui, toute une partie du système bancaire international occidental qui plongeait avec lui. Les banquiers ont donc décidé de sauver ce fond, au mépris de toute règle libérale. Par la suite, dans le cadre de la discussion, un autre banquier a posé la question, de savoir ce qui se passerait le jour où il sagirait dun grand fond de pension, par exemple, ou dun grand pays et non dun pays comme la Russie, la Thaïlande ou une partie de lAmérique latine ou lArgentine .... La réponse donnée par quelquun dans lassemblée, fut : " Prions ". Dans une assemblée comme la vôtre, on pourrait considérer que cest un facteur plutôt positif. Honnêtement, vu du point de vue de léconomie financière, cest plutôt un facteur alarmant. Cest dire que, dans tous les risques que nous pouvons avoir, il y a la transmission à léconomie réelle du fait de toutes les mesures dérégulatrices prises depuis 25 ans maintenant. Lélimination de tous les éléments de porte coupe-feu qui éviteraient la transmission dune crise financière majeure à léconomie réelle, peut nous placer dans des situations beaucoup plus graves encore que la situation dune crise de type 1929.
Pour conclure avec la partie sur les risques, mais dans une optique mendésienne cest-à-dire de tout faire pour éviter la catastrophe - et la première chose à faire pour éviter des catastrophes est de regarder lucidement les risques - on peut dire que nous avons devant nous un certain nombre de " Dien Bien Phu " écologiques, sociaux, financiers, culturels, militaires, etc... Si nous voulons éviter ces catastrophes, il nous faut les regarder lucidement, faire le maximum pour les prévenir. Il faut être, aussi, en mesure de nous préparer à y faire face si, du fait de lirresponsabilité et de laveuglement cumulés, une partie de ces catastrophes se produit.
La différence est en effet immense entre une catastrophe non prévue, mal gérée (qui déclenche de la violence, de la panique, du pillage, donc de la misère et du désespoir pour la partie de la population qui sera victime du pillage) et une catastrophe que lon a été capable de préparer. En effet, dans ce dernier cas, si on est capable de gérer la catastrophe par la solidarité, en raison de la stratégie non violente, il y aura peut-être de la pauvreté, mais il ny aura pas de la misère et il ny aura pas forcément du désespoir. À regarder ce qui sest passé au moment des inondations, quand des personnes qui avaient vécu les inondations de la Somme sont venues en aide aux personnes qui vivaient des inondations dans le sud de la France, les témoignages étaient extrêmement forts. Les personnes qui recevaient le bénéfice de cette solidarité, disaient que, plus que lapport du savoir faire dans une catastrophe, cest lespoir dans la solidarité inter-humaine qui avait été pour elles le plus essentiel, parce que grâce à cette solidarité, même si lon a tout perdu matériellement, on a peut-être trouvé quelque chose dessentiel dans le domaine de lespoir inter-humain. Dans la façon même de prendre le problème, de ce que, dans son livre, Jean Pierre Dupuy appelle "un catastrophisme éclairé", il ne sagit pas de rentrer dans une vision de type: catastrophe du pire, mais de dire au contraire, il nous faut être lucide sur la gravité de ces risques si nous voulons les prévenir; et si un certain nombre dentre eux se produisent, être capable de préparer des " après catastrophes ". Dans la question de la prévention ou la question du traitement, il ne faut pas se tromper de diagnostic pour ne pas se tromper de remède.
II - UN SOUS DEVELOPPEMENT DORDRE SPIRITUEL, ETHIQUE ET AFFECTIF
Cest là que je rentre dans la partie plus hétérodoxe de mon propos, puisque la plupart des analyses sur les causes de la faim, du manque daccès à leau potable, du manque de traitement sanitaire ou dautres problèmes comme le logement, sont analysées sur un mode linéaire. Cest-à-dire : il y a une partie de lhumanité qui nest pas encore rentrée dans le développement ; il faut donc en quelque sorte laider à rattraper les stades antérieurs et lessentiel des problèmes que nous avons sont des problèmes de rareté de ressources. Cest cela qui est la cause de la difficulté ; cest cela cette fameuse crise économique, et, cest cette fameuse guerre économique dans laquelle nous sommes confrontés qui serait la cause dune partie importante de ces problèmes de mal développement mondial. Or, avant daccepter ce discours qui semble marqué au coin du bon sens et qui, en général, sappuie sur un langage économique et sur un certain nombre de chiffres, il convient de regarder les chiffres eux-mêmes. Comme disait Déridda, si on cherche à dé-construire ce discours, on a quelques surprises. Voici quelques chiffres, assez spectaculaires, tirés directement des rapports officiels des Nations-Unies.
Avec 50 milliards de dollars supplémentaires par an, il serait possible déradiquer un certain nombre de maux majeurs tels que la famine, le non accès à leau potable, les maladies que lon sait soigner et que lon sait soigner à bas prix, ou des éléments de base tels que les problèmes de logement minima et des problèmes dalphabétisation de base. On affirme quavec 50 milliards de dollars supplémentaires, on arriverait à faire des pas de géant dans le traitement de ces problèmes. On prétend que lon narrive pas à trouver ces 50 milliards de dollars. Or, voila, ce que lon trouve chaque année en face de cela en examinant poste par poste :
Je vais continuer, mais je veux dire avant que si je donne ces chiffres, je ne cherche pas la culpabilisation démagogique en disant : " Stoppons les parfums, stoppons les crèmes glacées, plus danimaux domestiques ... ", c est simplement pour avoir en tête des ordres de grandeur sur la prétendue impossibilité de répondre aux questions de base de lalimentation, de leau potable, des soins... Les chiffres qui viennent sont encore beaucoup plus graves que ceux que je viens de donner :
Quant à léconomie de larmement, cest 1000 milliards de dollars.
Que veulent dire ces chiffres ? Cela signifie que dun côté on prétend que la collectivité humaine nest pas capable de trouver 50 milliards de dollars supplémentaires par an pour répondre aux grands objectifs du millénaire des Nations-Unies et que, dun autre côté, on est capable den trouver 2000 milliards sur la question de la guerre, des stupéfiants et de la publicité. Pour lessentiel, Ces 2000 milliards de dollars correspondent à la gestion du mal être de nos sociétés.
Si vous appliquez cela en termes passionnels :
Ce constat amène à poser une question qui oblige à un renversement complet de perspectives, qui est de dire : nous ne sommes pas dans une situation de guerre économique, parce quil y aurait des situations de rareté telles quon serait obligé de se battre pour obtenir le peu davoirs qui reste ; nous sommes en situation dune guerre économique en réalité sans cause économique, cest-à-dire que la phrase de Gandhi peu de temps avant sa mort: " Il y a suffisamment de ressources sur cette planète pour répondre aux besoins de tous, mais il ny en na pas assez sil sagit de satisfaire le désir de possession ou la cupidité de chacun ". est extraordinairement juste. Elle résume les chiffres que je viens de citer, cest-à-dire que cest du côté du désir de possession et de son double, la peur ou la cupidité, que naît lessentiel des problèmes du mal développement mondial.
Les problèmes du mal développement ne sont pas dus à des problèmes de sous développement matériel qui seraient en fait relativement simples à résoudre, mais à des problèmes dans lordre éthique, affectif et spirituel parce que léthique, laffectif et le spirituel, sont justement ce qui correspond à cette triple rupture de communication que jévoquais et à la source de ce mal-être.
Nous sommes dans des situations qui relèvent de la toxicomanie. Quand vous êtes dans le mal-être, vous êtes dans la dépression. Sur le plan personnel, cest quelque chose que lon comprend bien, et très souvent comment compense-t-on un état dépressif ? On le compense par de lexcitation, par du divertissement au sens pascalien du terme. Quand cela prend des formes radicales, cela sappelle la psychose maniaco-dépressive. Il y a alternance détats de dépression et dexcitation - mais dexcitation maladive - et la psychose maniaco-dépressive est réputée être la maladie principale dans nos sociétés. Je considère quon ne devrait pas dire dans nos sociétés, mais de nos sociétés. Ce phénomène dalternance entre des phénomènes dépressifs et des phénomènes dexcitation maladive, ne se trouve pas seulement sur le plan personnel mais aussi sur le plan collectif et lendroit où on le trouve le plus, cest au coeur de léconomie spéculative.
Quand on prend en considération ce renversement dhypothèse, quand on essaie de comprendre comment il est possible quune guerre économique ait lieu sans cause économique, comment il est possible quil y ait de la rareté, mais de la rareté artificiellement produite, jusquà aller créer de la famine alors quon a tout à fait les moyens de nourrir lensemble des êtres humains, jusquà créer des situations où des centaines de millions dêtres humains vont mourir de maladies, bien que lon sache parfaitement soigner et en outre à des coûts très bas, quand on se trouve incapable dassurer laccès à leau potable alors quon aurait les moyens de le faire, cela signifie que lon est dans une situation de production artificielle de rareté et que cette production artificielle de la rareté est pour lessentiel due à du mal-être et au dérèglement de ce désir de possession dont parlait Gandhi.
Certes Gandhi nest pas un économiste. Mais il y a quelquun dautre, qui, lui, est difficilement récusable comme économiste, qui a dit exactement la même chose et même avant lui, en 1930. Il sagit de Keynes, lun des plus grands économistes de tous les temps. Keynes écrit dans les essais sur la monnaie, dans son dernier chapitre qui sintitule "Perspectives économiques pour nos petits-enfants ", un chapitre dune incroyable qualité visionnaire où il commence par ces mots (nous sommes en 1930, donc à lentrée dans la grande récession, liée à la crise économique de 1929 aux Etats-Unis) : " Nous ne vivons pas une crise économique, nous vivons une crise de léconomique " - différence - et il précise sa pensée: " Jappelle crise de léconomique le fait que pendant des siècles, voire des millénaires, lhumanité a été mobilisée sur la question de la subsistance, de la lutte contre la rareté et de la pénurie, quelle a réussi par des mutations techniques et économiques, à sortir de la rareté et de la pénurie et même à rentrer dans labondance. " Je vous rappelle que le coeur de la crise de 1929 est au départ une crise de surproduction. Or, dit Keynes, cette abondance devrait être une bonne nouvelle. Après tout, tous les grands économistes, quelle que soit leur tendance, considèrent que léconomie est là pour lutter contre la rareté, mais que le jour où seront créées les conditions dabondance, on va pouvoir soccuper de choses plus intéressantes. Cest évidemment Marx lorsquil parle du passage du règne de la nécessité au règne de la liberté et cest aussi Adam Smith.
On oublie trop souvent que le coeur de la richesse des nations, cest de dire quelles sont les conditions à réunir pour créer ensuite les conditions de ce quAdam Smith va appeler "la république philosophique" ? Autrement dit, les vraies questions, importantes, sont de lordre de lêtre ; elles ne sont pas de lordre de lavoir. Keynes lui-même termine son propos en disant : " Les économistes devraient avoir la modestie de reconnaître quà terme leur discipline sera comme la dentisterie ", cest-à-dire une discipline, certes non négligeable - quand on a une rage de dents, le dentiste est bienvenu -, mais personne (excusez-moi sil y a des dentistes dans la salle) ne songerait à fonder le coeur du lien social sur la dentisterie. Or aujourdhui, nous sommes dans une situation paradoxale où, alors que les conditions qui justifiaient 1importance de léconomie ne sont plus réunies, nous sommes cependant dans une véritable obsession de léconomie, très supérieure à ce que des sociétés, beaucoup moins développées matériellement que les nôtres, ont connu dans lhistoire.
Keynes fait là un renversement dhypothèses qui est tout à fait passionnant et de nature pluridisciplinaire, puisquil émet lhypothèse suivante : " Si, dit-il, nos sociétés ne sont pas capables de vivre culturellement une mutation de même importance que ce quelles ont produit dans lordre économique et technique, elles risquent daller vers une dépression nerveuse collective ". Il parle même de " dépression nerveuse universelle " car il anticipe la mondialisation.
Quand on juxtapose les textes de Keynes " Essai sur la monnaie " et " Perspectives économiques pour nos petits-enfants " avec un autre grand texte qui lui aussi est écrit en 1930 et qui nest autre que " Malaise dans la civilisation " de Freud, qui ose lhypothèse selon laquelle les lois psychiques ne valent pas seulement pour les individus, mais peuvent aussi valoir pour les collectivités et que face aux grandes pulsions destructrices, aux grandes pulsions de thanatos, il faut dit Freud, un grand appel aux forces de vie, un grand appel à léros. Quand donc, on croise lhypothèse de Keynes sur la dépression nerveuse collective des sociétés dabondance, et lhypothèse de Freud sur les conséquences dun mal-être psychique, dune certaine façon, on possède les clefs pour comprendre rétrospectivement lenchaînement dramatique qui a conduit non seulement à la guerre de 1940, mais aussi aux faits totalitaires de lentre-deux guerres et de laprès-guerre, qui sont de lordre des grands dérèglements psychiques.
Parce que - et cest un autre auteur, Karl Polyani, qui la bien analysé dans " La grande transformation " - lorsque quune société où le marché ou léconomie de marché est dans son champ de pertinence, il est tout à fait utile et légitime (mais à condition de rester dans son champ de pertinence). Mais, lorsque le marché, selon lexpression de Polyani "sort de son lit", cest-à-dire sort de son champ de pertinence, alors le processus de marchandisation en vient à toucher le lien politique, le lien affectif, ou la quête de sens ; nous ne sommes plus dans les économies de marché mais dans des sociétés de marché. Ces sociétés de marché produisent des effets délétères parce que comme le lien politique, le lien de réciprocité a été marchandisé. Sous le lien de réciprocité, on trouve tout ce qui est de lordre des rapports amicaux, familiaux, amoureux, tout ce qui est de lordre de léconomie de la gratuité, de léconomie du don ; tout ce qui fait quil vous serait insupportable si étant invité un soir chez des amis, les amis vous disent à la fin du repas : " au fait, cest 50 ". Tout dun coup, il y a un blanc dans la conversation.
Il y a des domaines où justement la nature de la relation inter-humaine fait que, si jamais il y a marchandisation, cest un signe majeur de dégradation. Par exemple, un rapport sexuel tarifé est à lévidence un signe de dégradation dans lordre des rapports amoureux. Un lien politique marchandisé ouvre la voie à la corruption. Un lien de sens qui devient marchandisé, cela sappelle une secte. Polyani indique donc que, comme ce sont des fondamentaux anthropologiques (cest-à-dire que les êtres humains ne peuvent pas vivre durablement sans lien de réciprocité, sans lien de sens et sans lien politique), ces liens vont finir par faire retour, mais sur le mode du refoulé et de façon régressive. Dans ces conditions, le politique revient mais sous la forme régressive du politique guerrier. Le sens revient, mais sous la forme régressive des faits totalitaires dans la période des années 30-40 ou des grands faits fondamentalistes et intégristes dans la période actuelle. Ainsi, lun des grands problèmes auxquels nous sommes confrontés est que la seconde grande tentative de société de marché, celle qui a été inaugurée par la révolution conservatrice anglo-saxonne des années 80, est en train de produire des effets du même type.
Ce nest donc pas un hasard si au coeur des sociétés comme la société américaine, on constate un retour du politique mais dun politique guerrier, un retour du sens mais dun sens identitaire de nature fondamentaliste et qui se construit sur lidée que cest autrui qui est un barbare. Guerre économique sans cause économique, si on suit lhypothèse de la dépression nerveuse collective selon Keynes et revisitée par Freud, cest dire du même coup et cest mon dernier point que si lon veut traiter les problèmes au coeur de ce mal développement qui fabrique de la rareté artificielle, il faut modifier le diagnostic pour changer de remède.
III - GRANDIR EN HUMANITÉ
Nous sommes dans une situation facile à comprendre à titre individuel. Chacun dentre nous na pas forcément fait une psychanalyse, ni travaillé sur lui-même. Mais chacun dentre nous sait que quand il est confronté, comme adulte, à une situation inédite, il a pour premier mouvement de répondre à cette situation inédite, surtout si elle est douloureuse, angoissante,..., en allant chercher des systèmes de défense fabriqués antérieurement, par exemple au moment de lenfance ou de ladolescence. Dailleurs, le rôle essentiel dune thérapie, cest de dire " Madame, Monsieur, vous nêtes plus un enfant, vous êtes un adulte..., faites face comme un adulte à ce problème-là ".
Dune certaine façon, si lon suit lhypothèse de Freud dans " Malaise de la civilisation ", selon laquelle les lois psychiques peuvent être aussi collectives, linédit qui est, pour nos sociétés, lentrée dans lère de labondance ou en tout cas de la sortie de la rareté, nous fait passer de la question: " Comment survivre ? " à la question: " Pourquoi vivre ? ", question autrement plus difficile que la question " Comment survivre ? ". Le " comment survivre " peut-être dramatique mais la réponse est incluse dans la question: Jai soif; je cherche à me désaltérer. Jai faim ; je cherche à accéder à la nourriture... Tandis que passer de la question du " Comment survivre ? " à la question du " Pourquoi vivre ? " et pourquoi vivre quand on sait que lon va mourir, que les personnes que lon aime vont mourir... est une question autrement plus délicate quon ne peut pas vivre dans la solitude, parce quelle est trop lourde pour la vivre seul.
Cest dailleurs pourquoi, et cest un des enjeux fondamentaux dans les nouvelles politiques de lart de vivre, nous avons besoin dune conception ouverte de la laïcité. Non pas dune conception réductrice de la laïcité qui interdise lexpression, dans lespace public, de toutes les questions importantes de la vie, à commencer par la question du sens. Cela est une conception totalement réductrice qui crée un retour du refoulé. Comme inévitablement, les personnes et les collectivités humaines se poseront la question du sens, elles finiront par le trouver, mais dans des espaces qui eux seront fermés. Alors que la vraie définition de la laïcité, celle que donnait Jaurès est de dire : les questions du sens ont parfaitement leur place dans lespace public, y compris à lécole. En revanche, ce qui est inacceptable, cest quune tradition du sens prétende, au nom de sa propre tradition, interdire dautres traditions, dautres quêtes, dautres réponses. La vraie caractéristique de la laïcité, ce nest pas la coupure radicale du privé et du public mais ce sont les conditions du pluralisme et de la tolérance dans lorganisation de lespace public.
Si donc nous voulons affronter ces questions inédites autrement que sur le mode régressif - et la guerre économique est un mode régressif - il faut grandir en humanité. Évidemment, face à la perte de repère que produit ce changement de socle culturel, la guerre économique a lénorme avantage, malgré tous ses dégâts, de re-créer des repères culturels simples: " il y a des gagnants et il y a des perdants ". " Il faut se serrer la ceinture ". " Il faut se nourrir ". Cest dailleurs significatif que les termes les plus archaïques reviennent dans le langage courant : " Si on veut gagner plus, il faut travailler plus,... ", alors quaujourdhui, il nest pas une seule fortune au monde qui soit réellement le résultat dun travail, dun effort ou dun mérite. À lorigine cela a pu être le cas. Mais ensuite, la fortune, pour lessentiel, a fait la culbute à la faveur de placements dans léconomie spéculative. Quand on atteint les chiffres incroyables que donnent les Nations-Unies où la fortune cumulée de trois personnes est égale au produit intérieur brut de 48 pays, cela donne une idée. Rien que la fortune de Bill Gates - 45 milliards de dollars - (cest presque les 50 milliards de dollars que lon cherche), ou, autre exemple, 225 personnes au monde (qui pourraient tenir dans cette salle en se serrant un peu) ont en revenu, léquivalent de 2,5 milliards dêtres humains. Cela veut dire que lon est dans une double situation de misère aux deux bouts de la chaîne.
Il y a évidemment la misère de la sous-humanité dans laquelle on condamne 2 à 3 milliards dêtres humains à vivre dans des conditions de sous humanité. Mais il y a aussi la misère à lautre bout de la chaîne qui est la misère spirituelle, affective du dérèglement dans lordre du désir de possession, où, les personnes nont plus aucun sens de ce quest la relation à autrui, de la relation à elles-mêmes et de la relation à la nature. Et comme, circonstance aggravante, ces personnes sont en général dans des postes de décision, les dégâts collatéraux de leur propre dérèglement ont des conséquences considérables. Quand Jean-Marie Messier prend des décisions inadaptées, pour prendre un exemple bien connu, ce sont des conséquences pour des milliers de personnes dans son entreprise.
Si lon opère ce renversement, cela veut dire que la question du traitement du mal-être devient une question décisive, une pleine question politique et quil existe une façon positive de réussir ces rendez-vous cruciaux auxquels est confrontée lhumanité. Quelle est cette voie ? Cest celle enseignée non seulement depuis des siècles, mais depuis des millénaires par le coeur des traditions spirituelles et des traditions de sagesse. Vous ne trouverez aucune tradition de sagesse, aucune tradition spirituelle par exemple, qui considère que laccès au bonheur passe par le désir de possession (vous avez, ici, cette belle affiche : " Qui nous fera voir le bonheur ? "), même une tradition comme celle dEpicure, qualifiée à tort de tradition hédoniste. Le coeur dEpicure, cest ce quil appelle lataraxie, cest-à-dire la tranquillité de lâme obtenue si lon sort du désir de possession. La nouveauté à laquelle nous sommes confrontés, cest que nous sommes en train de trouver sur le plan politique (et également sur le plan économique et sur le plan social), cette vieille question posée par la sagesse depuis des millénaires. Justement parce que le politique ne peut plus se permettre de traiter la violence inter-humaine par exorcisme sur des victimes émissaires, et parce que lhumanité est confrontée à un rendez-vous avec elle-même, elle ne peut réussir à se construire positivement dans sa propre histoire, elle ne peut grandir en humanité que si elle considère que ce fameux homo sapiens nest pas une origine mais en revanche pourrait être un projet.
Grandir en humanité cest effectivement être capable de grandir dans lordre de lêtre, dans lordre de la quête de la spiritualité, dans lordre de la sagesse, étant précisé, pour quil ny ait pas de confusion à faire, que le terme de " spiritualité " nest pas réductible aux grands faits religieux. Il existe des spiritualités athées, des spiritualités agnostiques et, comme le dit très bien Arnaud Desjardins, dans un de ses livres; il y a aussi des matérialismes religieux. Lune des formes les pires de la privatisation, cest la privatisation du sens. Lorsque lon affirme que " hors de mon Eglise, point de salut, seul mon Dieu est recevable ", on pose un acte de violence autrement plus grave quun acte de violence dans lordre de la captation de richesses monétaires ou même de la captation de pouvoir. Il existe donc des matérialismes religieux qui peuvent être parfaitement des sources de blocage par rapport à la quête spirituelle, quelle soit individuelle ou collective.
En tout cas, cela signifie que lon va retrouver sur le plan collectif des questions que dhabitude, on posait simplement dans lordre de la transformation personnelle. Et la tension dynamique qui est aujourdhui à créer, ne se situe pas simplement comme on le disait, il y a quelques années entre le local et le global, mais entre le personnel et le mondial. Lavenir de lhumanité se joue tout à fait collectivement, comme aventure collective de notre espèce, et elle se joue en même temps dans chacune de nos propres vies.
Parce quà côté de tous les risques précédemment évoqués, il y en a un que lon névoque jamais (mais qui est le plus radical), que lon pourrait appeler la " fatigue dhumanité ". Il existe, en effet, une façon très simple den finir avec laventure humaine, quand bien même on aurait réglé les problèmes écologiques, de risque de destruction massive, de la révolution du vivant etc... Cest tout simplement que sil ny a plus de désir dhumanité, si lhumanité na plus envie de transmettre sa propre aventure, on a là le moyen le plus radical darrêter lhistoire humaine. Dans ces conditions, ce nest pas simplement par des logiques de peur qui peuvent être lucides, mais qui accroissent les sentiments dimpuissance et de fatalisme, mais cest en mettant en évidence ce projet positif de désir dhumanité que nous pouvons aussi créer les conditions qui font que poursuivre laventure humaine pour nous-mêmes ou pour nos enfants devient possible. Cest cela grandir en humanité.
Je terminerai juste en reprenant cette belle phrase dAlexander Lewell: " Traverser la vie le coeur fermé, cest comme faire un voyage en mer à fond de cale ". Toute la question est effectivement de déterminer comment nous nous donnons mutuellement la capacité de monter sur le pont. Cela veut dire à la fois lutter contre toutes les conditions de sous humanité (ce qui justifie tous les combats dont le CCFD est un des grands acteurs : contre la misère, contre lexclusion, contre la pauvreté, contre labsence de soins, etc...), mais cest aussi également lutter simultanément contre les conséquences délétères que le désir de possession produit à travers les deux mille milliards de dollars de mal-être annuels que jévoquais dans le début de mon intervention.
DÉBAT
La puissance du micro denregistrement na pas été suffisante pour capter les questions (regrets et excuses auprès de ceux qui ont posé des questions), mais en voici les réponses.
Devant le nombre de questions et limportance des sujets abordés par ces questions, Patrick Viveret suggère de rester la nuit!
Où sont les forces de vie qui peuvent porter des projets de désir dhumanité ?
En réalité, on en trouve partout. Vous posiez la question, par exemple, de leur présence dans les milieux internationaux,. Je peux vous dire que, quand on a lancé ce processus " Dialogue en humanité ", on a trouvé des responsables dans les institutions internationales et souvent des hauts responsables qui nous disaient: " Heureusement que vous lancez ce processus, parce que ces questions-là, on les sent, on les rencontre, mais on na pas despace pour les traiter ". Il y a là de grands responsables de lONU, du PNUD (Programme des Nations pour le Développement), de 1OIT (Oraganisation International du Travail), mais vous trouvez tout aussi bien des responsables du FMI Monétaire International), de la Banque Mondiale, etc...; donc il y a des acteurs qui sont prêts à se placer dans des logiques de force de vie partout. De la même façon quinversement, aucun milieu nest a priori préservé contre les pulsions mortifères.
Alors si on prend les choses dun point de vue plus sociologique, il y a une étude très intéressante qui a commencé aux Etats-Unis, mais qui se fait actuellement en Europe et qui a pour titre " lémergence des créatifs culturels " et cette étude est très intéressante parce que cest une enquête lourde qui a été faite au départ. Cétait une enquête sur 100.000 personnes. Vous voyez, ce nest pas lenquête par téléphone sur 953 personnes, donc une enquête très lourde, un peu comme les enquêtes de type Cofremca sur les grands modèles culturels et, notamment, comment se départageaient les américains entre le modèle moderniste et le modèle traditionaliste. Et puis, ils avaient une fraction de léchantillon qui avait des réponses contradictoires. Sur certaines, ils apparaissaient traditionalistes, sur dautres points modernistes. Dans un premier temps, ils se sont dits : " Tiens, il y a des gens schizophrènes dans léchantillon " et comme il y en avait quand même beaucoup, ils ont fini par se dire que cétait peut-être lémergence dun nouveau modèle social culturel. De fait, ils ont été réinterviewer cette catégorie de population et ils ont découvert quil y avait en fait une grande cohérence chez ces personnes-là. À la fois une cohérence dans leurs idées ; par exemple, ils pouvaient être de sensibilité écologiste et féministe, qui étaient plutôt marqués du côté de la tradition de la modernité et en même temps en grande quête spirituelle qui, classiquement, étaient plutôt mis dans la colonne traditionnelle. Ce sont des gens qui avaient décroché du modèle dominant mais de façon non spectaculaire et dans une totale non-violence. Non seulement, ils exprimaient une assez grande cohérence quant à leurs idées ; mais, dans le lien entre leurs idées et leur propre vie, cétaient des gens qui avaient pris des risques importants pour avoir des projets professionnels, par exemple, en rapport avec leur projet de vie, quand bien même ces projets professionnels entraînaient des pertes importantes de revenus...
Ils ont estimé daprès leur échantillon, que le noyau dur de ces créatifs culturels représentait de lordre de 12% de la population et le noyau plus large, de lordre de 25%. Alors, ils ont été retrouvés ces gens en leur disant: " Est-ce que vous avez conscience dappartenir à un formidable nouveau courant porteur, parce que le seul à même de dépasser les contradictions dans lesquelles se débat la société américaine entre les ravages du modèle moderniste sous cette forme déséquilibrée et la contre-réaction fondamentaliste ? ". Mais quand on leur disait cela, ils étaient surpris; ils ouvraient de grands yeux et ils disaient : " Mais pas du tout. Nous sommes marginaux ; nous sommes dans notre coin". Cest dire que ce phénomène des créatifs culturels existe mais, pour le moment, il existe encore en creux. On le voit apparaître à travers des tas de manifestations mais quon analyse de façon très éclatée.
Par exemple un jour, vous avez une enquête sur la consommation. On dit: " Tiens, cest curieux, il y a à peu près un quart de nouveaux consommateurs entre guillemets pour lesquels des exigences telles que, par exemple, le commerce équitable vont être un élément déterminant. " Un autre jour, on va dire: " Tiens, il y a des tas de jeunes qui avaient une carrière toute tracée et ils préfèrent abandonner cette carrière, car ils ont envie de réaliser un projet de vie ". Là ce sont des retraités qui ne sont pas du tout retraités, qui disent: " Moi, je nai pas du tout envie de continuer mon boulot, car je vais enfin pouvoir faire le vrai métier de mes rêves ". Ce sont souvent des gens très actifs et qui rentrent dans un rapport de grande générosité. Là vous avez des gens quon va qualifier de néo-ruraux, mais, ils ne sont pas du tout " néo-ruraux ", simplement ils sont en quête dune faim de qualité de vie quils nont pas du tout trouvée dans lexcitation maladive de la grande ville.
Ces phénomènes sont aujourdhui éclatés et lun des éléments décisifs est de permettre à tous ces acteurs de se reconnaître justement comme force de vie collective et évidemment pas sous la forme: " On va créer un parti des créatifs culturels avec un chef des créatifs culturels ", car le propre de ces créatifs culturels, cest que, par exemple, les valeurs de pluralisme sont des valeurs structurantes de leur comportement.
Le rôle des médias
Alors les médias par rapport à cela ? Le problème des médias est que pour la plupart dentre eux, ces phénomènes sont invisibles. Jai été toute une partie de ma vie dans les médias, il faut voir que cest très difficile daller repérer ces phénomènes-là ; non seulement parce que les créatifs culturels sont des gens qui nont pas envie dêtre médiatisés, mais aussi, parce quon est sur des phénomènes en profondeur; on est sur des phénomènes où le rôle du temps, voire de la lenteur va jouer un rôle très important.
Il est significatif quune étude comme celle-là qui aurait du faire un énorme "boum" dans les milieux de la sociologie et de la publicité, nait trouvé en France quun tout petit éditeur qui sappelle Yves Michel, pour traduire et transmettre cette étude. Alors pourquoi ? Pour une raison qui est assez simple. Jai été "prof" au centre de formation des journalistes à un moment de ma vie, et le premier cours quon était censé enseigner aux futurs élèves journalistes, cétait " Quest-ce quune nouvelle? " Lexemple classique qui était donné : le train qui arrive à lheure, ce nest pas une nouvelle. Seul le tram qui narrive pas à lheure est une nouvelle. Effectivement, dans lordre des objets, des techniques, des machines, ce qui marche bien est la règle, mais on feint de considérer que cest vrai aussi dans lordre des rapports inter-humains. Or ce nest pas du tout comme cela que cela se passe. Bien souvent, le fait que cela se passe moins mal que cela pourrait se passer est une formidable nouvelle. Cest pour cela que jai appelé ce livre " Pourquoi cela ne va pas plus mal ? " Parce que se poser la question: "Quest-ce qui fait que nos sociétés, fort heureusement, ne fonctionnent pas conformément à ce quon voit au journal télévisé de 20 heures ", est une question qui nous permet justement daller détecter ces forces de vie qui sont à loeuvre, mais que la plupart du temps les médias ne vont pas voir ou ne vont pas voir directement.
Mais de la même façon que vous avez des personnes dans des institutions internationales qui sont en train de bouger, je connais personnellement un certain nombre de journalistes dans des grands médias qui sont aussi en train de faire ce chemin. Par exemple, linitiative qui a été prise par une équipe autour de Jean-Claude Guillebaud, qui sappelle " Reporter despoir " et qui est de construire un magazine qui raconte même dans les situations les plus tragiques comment les forces de vie sont à loeuvre et en quoi ce sont des informations absolument passionnantes. Ce type dinitiative, à mon avis, va apparaître de plus en plus.
Les inégalités
Ce que je dis à propos du problème des inégalités, je ne le dis pas dans lordre de la diabolisation. Quand jévoquais Bill Gates, je nai pas dit: "Cest la faute à Bill Gates", je nai fait simplement, que pour donner des ordres de grandeur, que dire: "Tiens, on cherche 50 milliards de dollars, là, il y en a 45". Cela ne retire rien ni au génie de Bill Gates, ni à ce quil fait dans lordre de ses fondations philanthropiques. Mais là, il y a un vrai problème de régulation qui renvoie dailleurs à lune des dernières questions qui métaient posées quand vous disiez : " on ne peut pas faire obligation de sens ou de conscience aux personnes ". Je suis tout à fait daccord avec vous, mais par contre, on nest pas non plus obligé de créer des conditions aggravantes du mal-être psychique. Quand on crée, par exemple, un processus comme le processus éducatif, que ce soit à lintérieur dune éducation nationale ou que ce soit à travers de léducation populaire, quest-ce quon va faire ? On va essayer de créer des conditions telles que les petits dhommes sélèvent dans leur capacité dhumanité. Si inversement, vous les placez dans une situation où ils vont être en permanence dans un univers où le sentiment que pour réussir sa vie, il va falloir se battre contre autrui, il va falloir être essentiellement dans une posture marchande, vous créez des conditions psychiques et émotionnelles qui sont régressives. Je ne demande aux pouvoirs publics, je ne demande pas aux grands systèmes de régulation dêtre, de remplacer des leaders de conscience. Cela nest pas leur métier et ce serait contre-productif. Ce que je demande a minima, cest, dune part, que les voies ouvertes par toutes celles et par tous ceux qui veulent sengager dans cette direction soient réellement ouvertes - ce qui est aujourdhui très difficile - et je demande que, dautre part, on ne continue pas daggraver les choses
Alors là, où quand même il y a un rapport - je me bats personnellement pour cela et je ne suis pas le seul - cest dans un plafonnement des hautes fortunes et des hauts revenus. Au delà dun certain seuil dinégalités, lampleur est telle que ce nest plus seulement un problème de justice sociale, cela devient un problème dordre public. Jhabite Nanterre, je peux vous dire que largument principal des dealers dans les cités, cest de dire à un jeune : " Tu es vraiment trop bête de vouloir gagner en un mois ce que tu pourrais gagner en deux heures et dailleurs regarde le journal télévisé dhier soir, on a encore entendu parler de tel patron, de tel sportif, de tel présentateur de télé qui rafle le jackpot sans quil ny ait aucun rapport légitime avec un degré de mérite, deffort, dutilité sociale etc.. " Vous pouvez prendre la personne la plus utile, la plus travailleuse ... et vous pouvez prendre la personne la plus paresseuse, la moins utile..., rien ne justifiera par exemple que Madame Liliane Bettancourt ait aujourdhui un patrimoine égal à un million dannées dun smicard. Là, on est dans des problèmes qui ne sont plus simplement des problèmes de justice, mais qui sont des problèmes dordre public. Cest pour cela quavec le collectif "Richesse" où vous avez des associations comme le Secours Catholique, comme Emmaus, comme Attac ... on est en train de travailler sur un projet quon appelle le RMA, le nouveau RMA : Revenu Maximal personnel Acceptable. Cette proposition est évidemment une proposition très radicale ; elle a comme caractéristique - et vous allez retrouver ici votre exemple sur Bill Gates - de proposer aussi une mesure très libérale qui est la suivante: une fois quon a déterminé, par exemple à lAssemblée Nationale, le seuil dinégalité qui paraissait compatible avec le système de valeurs de la communauté, par exemple pour la France, le triptyque "Liberté, égalité, fraternité", cela détermine un seuil maximal et un seuil minimal. Au-delà de ce seuil, une personne qui dit: " Mais, cet argent ce nest pas du tout pour mon bien personnel que je lutilise, je vais créer des emplois, je vais sauvegarder du patrimoine, bref, je vais avoir des fonctions dutilité collective ". On va lui dire : " Chiche ". " Puisque vous reconnaissez, vous-mêmes, que ce nest pas pour vous, vous avez à travers le mécanisme des fondations un moyen très simple de créer un partenariat entre la collectivité et vous-même. Et, cest seulement, si au cours dune année fiscale, vous avez été incapable de faire cette démonstration de cette utilisation de ce surplus dargent, quà ce moment-là limpôt sur la fortune viendra effectivement le récupérer; car si vous navez pas didées, la collectivité, elle, en aura ". Cette mesure radicale, avec un système très libéral, est en plus soutenue par le Medeff, le Medef étant le "Mouvement pour un Espace de Désintoxication de lÉconomie Financière et pour la Fraternité ". Cest le Medeff avec deux F. Mais je ne suis pas très loin, je ne suis pas si loin de la réalité par rapport au Medef avec un seul " f " parce que nombre de responsables du Medef reconnaissent, la plupart, en privé, mais même quelquefois en public, que le niveau actuel atteint par les fortunes des patrimoines et des revenus est démentiel et est en train de tuer limage de lentreprise dans nos pays. Cest absolument dramatique.
Le rapport " individuel - collectif", la démocratie, la non violence
Je termine parce que je suis trop long. Cest tout le rapport justement individuel-collectif ou la question des effets boule de neige. Je crois effectivement - et cela, après tout, est exactement la voie qui avait été ouverte par Mounier et par le personnalisme -que cest dans cette tension dynamique dune personne, cest-à-dire dun individu membre par son appartenance dune communauté humaine que la construction du désir dhumanité peut passer. Donc, il faut cesser dopposer dun côté les réformes de structures, de lautre les réformes de mentalité ou de dire : " Cest peut-être bien, mais tant quon naura pas fait de réformes de structure, on ne sera pas sur des choses sérieuses ", ou inversement: " Tant quon naura pas changé les mentalités... ". Non, cest simultanément quil faut travailler sur les deux bouts de la chaîne. Comme vous le dites très bien, cest en nous-mêmes que le rapport à notre propre inhumanité ou sous-humanité se trouve présent. Je considère, par exemple, que la démocratie doit être envisagée de plus en plus dans sa dimension qualitative et on en a dailleurs impérativement besoin pour traiter la nature des problèmes complexes que jévoquais par ailleurs. On a besoin dune haute qualité démocratique. On parle de haute qualité environnementale. On a besoin dune haute qualité démocratique et la démocratie, dans sa dimension qualitative, cest au fond, léquivalent, pour une collectivité, du travail sur soi que fait un individu en quelque sagesse.
Alors vous avez raison de dire que la question centrale, cest celle du rapport à la violence. La non violence active est un enjeu fondamental dans toutes les stratégies positives. Il y a une formidable actualité de Jaurès, une formidable actualité de Gandhi, une formidable actualité de Luther King quand il sagit de traiter les problèmes à léchelon planétaire, tels que je les ai évoqués. Nous avons besoin dune stratégie gandhienne en quelque sorte ou jauressienne à léchelle mondiale. Et là, lune des phrases les plus fortes a été dite par Luther King et cest elle que je dirai pour terminer: " Il faut nous apprendre à nous aimer comme des frères ou nous préparer à périr comme des imbéciles ". Cette phrase est forte car elle montre bien que lamour nest pas simplement une question démotion, de sentiment ou daffection (autre point fondamental que nous enseignent toutes les sagesses et toutes les traditions spirituelles et pour qui la qualité de relation avec autrui dépend directement de la qualité de relation à nous-mêmes). Gabriel Marcel disait: " Légoïste est celui qui ne saime pas assez ". Cest une phrase paradoxale mais très juste, cest-à-dire que cest justement, dans la souffrance intérieure dune personne qui est mal en elle-même, quest lorigine de cette quête éperdue de la reconnaissance dans le regard dautrui. Donc, apprendre à aimer, dès lors que lamour nest pas seulement de lordre de lémotion et du sentiment, mais relève de lapprentissage de considérer les autres êtres humains comme des compagnons de voyage dans laventure collective de lhumanité, et du lien que fait Luther King à travers le risque " de périr comme des imbéciles " avec la question de lintelligence collective. La vraie intelligence collective à construire nest pas lintelligence réduite à la rationalité; cest lintelligence du coeur. Il y a un rapport dynamique :
Vous disiez: " Oui, mais cest vrai quil y a un certain nombre de raretés " ; vous preniez lexemple des ressources fossiles en voie de disparition. Oui, mais là aussi on est en problème dintelligence collective liée à des changements de mode de vie et de consommation puisque vous savez par exemple que la voie qui réunifierait les exigences du développement durable, les exigences de la lutte contre la pauvreté, les exigences de la santé... cest ce quun des sages de notre temps appelait " la voie de la sobriété heureuse " - ou ce que Majiv Ramema appelle " la voie de la simplicité volontaire ". Rien que le fait que nos appareils de télévision restant en veille, mobilisent une puissance significative de centrale nucléaire, permet de se rendre compte de ce que cela veut dire. Donc, il y a quantité de changements aussi bien personnels que collectifs qui sont possibles dans " la voie de la simplicité volontaire " et de " la sobriété heureuse ". Mais ces changements-là ne sont possibles que si les conditions du passage dobjectifs de lordre de lavoir à lordre de lêtre se trouvent également réunies.
Remerciements
(G. Baisle)
Atterrissant après la haute altitude à laquelle nous a fait vivre Patrick Viveret, je voudrais vous dire, modeste incitation à poursuivre, que le texte de son intervention vous sera adressé le plus rapidement possible. Mais, plus sérieusement, vous pouvez vous procurer les ouvrages de Patrick Viveret :
"Attention Illich ". 1976 aux éditions du Cerf.
" Lévaluation des politiques et des actions publiques ".1990 à la documentation française.
" Démocratie, passions, frontières ". 1996 aux éditions Charles Léopold Mayer.
" Reconsidérer la richesse ". Mars 2004 aux éditions de lAube.
" Pourquoi cela ne va pas plus mal ? " Février 2005. Édition Fayard.
Dans les fiches des libraires leur permettant de commenter les ouvrages de Patrick Viveret, il nest pas indiqué " Pour adultes avertis " comme on le faisait autrefois pour certains films, mais on dit: " pour public motivé ". Comme vous êtes venus ce soir, la motivation est assurée et je pense que vous trouverez dans les livres de Patrick Viveret des échos ou des compléments à ce quil nous a dit ce soir.
Mais il me semble quà la suite de cette intervention, nous pouvons suggérer quelques pistes pour prolonger cette rencontre : ce qui serait en quelque sorte le meilleur des remerciements qui pourrait être adressé à Patrick Viveret.
Merci à tous de votre participation. Encore une fois, grand merci à Patrick Viveret et bon retour à tous. ____________________________________________________
Introduction à la rencontre Du 14 avril 2005 Avec ²Patrick Viveret
Gérard Baisle, président du Comité Diocésain de Paris du CCFD
Chers Amis,
Nous sommes beaucoup plus nombreux que nous le pensions initialement. Je men réjouis et jy vois au moins 4 raisons :
La force de lamitié qui nous unit et qui nous fait partager des vérités de vie.
Pourquoi, le Comité Diocésain de Paris du Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement: CCFD, a-t-il pris linitiative de cette rencontre ?
Le CCFD, beaucoup ici le savent, a été créé par les Mouvements et Services dÉglise, en l961 à la demande des évêques de France pour répondre à la question de la faim dans le monde. À lépoque, il sagissait, dans lesprit de lÉglise dune mission de courte durée... Hélas.
De la lutte contre la faim, on est vite passé au développement et depuis quelques années, on sest rendu compte que les règles du jeu économique mondial souvent le fait de pays développés, pénalisaient les pays les plus démunis dans leur développement. Doù, lintérêt manifesté par le CCFD, aux causes du sous-développement des pays les moins avancés économiquement.
Le CCFD est en cela en parfaite harmonie avec le Conseil National de la Solidarité présidé par Mgr Lacrampe qui écrit dans un petit livre récent et fort intéressant qui sappelle " Partager au nom du Christ " : " Les phénomènes de sous développement, de la faim et de la misère ne sont pas sans explications. La responsabilité humaine est largement engagée dans le désordre... Le devoir des croyants est clair. Il leur revient danalyser et de comprendre les causes des maux qui limitent le bien-être de peuples entiers afin de travailler à leur suppression ".
Cette mission de développement et celle de sensibiliser la population française, la population chrétienne à la nécessité de la solidarité internationale, ont été constamment confirmées au CCFD par les évêques de France. En confiant chaque année au CCFD la collecte de partage de carême, ils font de ce partage un geste de lÉglise de France tout entière.
Nous vous lavons écrit. Dans notre monde : La guerre est multiple, Les attentats sont quotidiens,
Largent est omni-présent de même que la pauvreté, Plus de 800 millions dhabitants de notre terre sont sous-alimentés,
Chrétiens, pouvons-nous rester indifférents à ces réalités ?
Vous êtes nombreux, ce soir, à connaître le père Robert Jorens. Il est maintenant laumônier du Comité Diocésain du CCFD. Il posait récemment cette question aux équipes bénévoles des paroisses : " Comment montrer le visage damour de Dieu, sans manifester dans les enjeux les plus importants de lexistence daujourdhui, le service de lamour des frères ".
Il est ainsi parfaitement légitime que le CCFD propose une réflexion qui ne soit pas seulement une belle réflexion, mais une réflexion qui porte à laction pour contribuer à un avenir autre.
Pour cela, le père Robert Jorens ma suggéré de faire appel à Patrick Viveret. Il le connaît depuis fort longtemps et je lui laisse le soin autant que le plaisir de vous le présenter. Il le fera beaucoup mieux que moi.
Après lintervention de Patrick Viveret, nous aurons un débat très libre de questions et de réponses et en conclusion, si vous me le permettez, je redirai quelques mots.
Présentation de Patrick Viveret
(Père Robert Jorens, aumônier du Comité Diocésain de Paris du CCFD)
Patrick Viveret, que je connais effectivement depuis longtemps, est à mon avis porteur dune question dont je pense que tout homme devrait lentendre un jour ou lautre. Jimagine que pour vous tous, cette question sur le sens de la vie, et à cause de la convivialité des hommes entre eux, ne concerne pas simplement un secteur de lhumanité, mais la totalité de lhumanité et jimagine que dune façon ou dune autre, tous, vous vous lêtes posés.
Jai été content de penser que vous tous dont je connais de fait beaucoup dentre vous, certains même depuis longtemps et dont lexistence, la vôtre, me tient beaucoup à coeur nous rejoignaient ce soir. Cest cela la fraternité humaine.
Jai entendu Patrick Viveret à la suite dune responsabilité quil a maintenant à la Cour des Comptes (il est conseiller référendaire à la cour des comptes) où il a été chargé dune mission sur une autre approche de la richesse. Dans ce cadre, il a rédigé un rapport intitulé :
" Reconsidérer la richesse ".
Par ailleurs, au centre Sèvres, je lai entendu dans le cadre dune conférence quil donnait avec dautres et j ai trouvé que la façon (simple et en même temps innervée de toute une dimension spirituelle), dont il posait cette question faisait que j aurais été heureux que vous lentendiez.
En fait quand nous avons pensé faire cette rencontre, je crois que cétait fondé sur le désir que cette question que je crois si essentielle, vous puissiez à nouveau la réentendre si elle nest déjà en vous et peut-être à cause de cette nouvelle vague qui vient à vous, à votre esprit, à votre coeur, sentir naître en vous le désir dune amorce de mûrissement et de réponse.
Patrick Viveret qui est aussi philosophe, vient de me montrer que le dernier livre quil a sorti, sappelle - j aime bien ce titre - " Pourquoi cela ne va pas plus mal ? " et voilà que ce livre, il la dédicacé à moi (merci) mais il la dédié à Claire (6 ans), Thomas (8 ans) et Neil
(5 ans), à qui il " voudrait transmettre le désir de vivre intensément leur voyage dhumanité sur cette planète magnifique et fragile ". Voilà, jen ai dit assez pour le présenter. Le reste, sa pensée, vous atteindra certainement.
Tribune Libre Fractures sociales, fractures démocratiques In Agoravox mardi 29 novembre 2005.
Contrairement à une idée complaisamment répandue, nous ne vivons pas actuellement une crise propre à la France, même si celle-ci prend dans notre pays certains caractères spécifiques. Les tensions mondiales actuelles, de plus en plus dramatiques, résultent du modèle mortifère que lon pourrait qualifier de "D-C-D" (dérégulations-compétitions-délocalisations), et sexpriment autant par la crise sociale française que par le spectacle de la fracture sociale et raciale américaine au moment de louragan Katrina, par les murs dressés aux portes de lEurope et révélés par les drames de Ceuta et Melilla, ou par les attentats de Londres perpétrés par des jeunes que lon croyait "intégrés" à la société britannique. On peut émettre lhypothèse que ces faits dramatiques accompagnent lentrée en crise de la deuxième "société de marché", apparue avec la révolution conservatrice anglo-saxonne, au début des années 1980. Karl Polanyi avait analysé dans un ouvrage classique, La Grande Transformation, lémergence, le succès et la décomposition de la première "société de marché" pour la période précédant la première guerre mondiale. Celle-ci , quil distinguait de léconomie de marché, se caractérise par lextension généralisée hors du champ proprement économique de la marchandisation, ce quil exprimait par limage du fleuve de léconomie sortant de son lit. Cest ainsi que des liens fondamentaux non réductibles à léconomique (le lien politique, les liens affectifs, la recherche de sens par exemple) entrent à leur tour dans la sphère marchande. Or, si la marchandisation des échanges et des économies peut, dans un premier temps, avoir un effet pacifiant, car le monde des affaires a besoin dun minimum de paix, elle conduit, dans un second mouvement, à détruire la substance même du vivre ensemble dune société , par le creusement des inégalités, sur le plan social, la perte des repères et des valeurs fondamentales sur le plan éthique, et la dissolution du lien politique, renvoyé soit à limpuissance face à lextension indéfinie de la marchandisation, soit à la corruption par la marchandisation directe de la société politique. Cependant, le lien politique, le lien affectif, le lien de sens (on pourrait dire de la même façon linscription de lhumanité dans le lien écologique) constituent historiquement des "fondamentaux" non réductibles au marché. Ces liens finissent donc par "faire retour", mais le plus souvent sous des formes régressives . Cest ainsi que la première société de marché a vu le retour du politique, mais sous la pire forme régressive, celle de la guerre (deux guerres mondiales en moins dun demi-siècle) et celle du sens, mais sous la forme régressive de trois grands faits totalitaires fascisme , nazisme, stalinisme. Cest sur la double ruine de ce capitalisme intégral de la société de marché et des faits totalitaires quil avait générés que se sont construites les régulations politiques et sociales daprès guerre, connues sous la dénomination dÉtats providence. Mais ces économies sociales de marché, régulées, bien adaptées à des reconstructions industrielles dans un cadre national, se sont révélées impuissantes à sexprimer à léchelle internationale, et à accompagner la mutation informationnelle. Et cest cet échec qui a ouvert la voie à cette seconde tentative de globalisation capitaliste qui assuré progressivement sa suprématie sur les modèles de type États providence, par sa vision mondiale et sa capacité à utiliser les vecteurs immatériels de la finance et de la communication. Tout laisse cependant penser que cette seconde tentative de société de marché mondiale est en train, plus rapidement que la première, du fait des effets accélérateurs des mutations technologiques, de produire des effets dramatiques comparables à la première. Cest ainsi quau cur de la première puissance marchande mondiale, on a vu émerger , à travers la révolution conservatrice anglosaxonne, dabord avec Ronald Reagan, mais de manière beaucoup plus radicale sous la présidence Bush actuelle, un retour du politique sous la forme guerrière, et un retour dune demande de sens, mais exprimée mais sous la forme dun fondamentalisme religieux ultraconservateur qui cherche à compenser la dissolution des repères et des valeurs que produit la marchandisation intégrale. Lun des effets les plus pervers des logiques de guerres économiques produites par ce que Joseph Stglitz nomme "le fondamentalisme marchand", cest quil génère des logiques de guerres sociales , de guerres du sens, et saccompagne de grandes régressions émotionnelles. La polarisation de richesses est induite par la dérégulation dune économie financière aujourdhui détenue par 5% de la population mondiale. Celle-ci creuse les inégalités, notamment au sein des classes moyennes qui éclatent, entre ceux qui disposent dun capital, et ceux qui, touchés par les nouvelles formes de précarisation et de paupérisation, se voient (ou voient leurs enfants) menacés par ce quils vivent comme une déchéance ou un déclassement. Une logique rationnelle voudrait que cette régression soit source de critique contre les classes possédantes, et le système social à lorigine de ces inégalités. Mais la logique émotionnelle est hélas souvent inverse. Pour maintenir la "distinction" (cf P Bourdieu) cest contre plus petit ou plus faible que soi que lon retourne son agressivité ou son sentiment de révolte. Lidée que "lon en fait trop pour les exclus et les immigrés" devient alors le poison dun populisme instrumenté par des courants politiques autoritaires, qui exploitent les logiques de peur et présentent à lopinion des boucs émissaires. Dans le même temps, une partie des exclus, faute dune capacité dexpression sociale et politique de leurs frustrations, bascule dans une autre forme de régression émotionnelle, caractérisée par une haine en grande partie irrationnelle qui peut prendre des formes nihilistes et même raciales. Nous sommes ainsi en présence de deux fractures sociales, et non pas dune seule: celle qui résulte de la peur du déclassement des nouvelles classes moyennes largement constituées par les classes ouvrières dune part , celle des "exclus" et des "sans" (sans papiers, sans logements, sans emplois, sans avenir etc.) dautre part. Ces deux populations sont victimes de la société de marché, mais la régression émotionnelle tend à les monter les unes contre les autres. De même, il ny a pas une seule fracture démocratique, mais deux . La première sest creusée entre la classe politique et des acteurs soucieux dexercer leur droit de citoyenneté active, insatisfaits des logiques dappareil ou des batailles décuries dans lesquelles se complaisent les partis . Cest à la réduction de cette fracture que concourent les initiatives qui cherchent à promouvoir des formes de démocratie plus participatives et "votez y" prend évidemment sa part à cette tâche. Mais nous resterons en deçà du problème, si nous ne voyons pas quil existe une autre fracture démocratique plus profonde et plus grave, celle des classes moyennes précarisées et des catégories populaires bloquées dans leur espoir dascension dune part , celle des exclus et des "sans" dautre part. Sil y a une spécificité française, cest que lincompréhension entre ces deux catégories de victimes de la société de marché est particulièrement forte, car les leviers sociaux et publics de défense des classes moyennes y ont été plus forts quailleurs. Mais cette défense sest faite dans un cadre globalement corporatiste, qui a aggravé dautant plus les effets de lexclusion en bout de chaîne, et donc creusé les fractures démocratiques. Doù la tentative permanente des classes possédantes pour jouer tantôt les exclus contre les classes moyennes et populaires, au nom du fait quils sont des "privilégiés" (Cf Alain Minc osant, toute honte bue, parler "des classes moyennes repues"), tantôt, comme cest le cas actuellement, jouant de la peur de classes moyennes et des catégories populaires, pour les instrumentaliser dans une logique de plus en plus ouvertement raciste. Cest donc à construire une alternative à cette double fracture sociale et politique quil nous faut travailler, en accordant une importance particulière aux enjeux émotionnels . Construire, face à la guerre contre lintelligence, ce que lon pourrait appeler une "intelligence collective émotionnelle" constitue donc un enjeu démocratique majeur. Cest dans cette perspective de dépassement des autismes multiples quil faut inscrire ce vaste programme découte civique quont évoqué de nombreux maires en parlant par exemple "détats généraux" ou de "Grenelle des cités". Mais ce rétablissement de la communication, afin de faire baisser le niveau des peurs et des haines réciproques, ne pourra lui-même réussir que si lon sattaque au cur du fondamentalisme marchand qui les a générés, et que lon recrée les conditions humaines, sociales, et bien sûr écologiques, de lespérance dans lavenir. Cest à cette tâche immense que devraient satteler, au-delà des querelles de boutiques ou de la rivalité des vanités, les forces sociales et politiques qui ne se satisfont pas du désordre établi. Article rédigé par Patrick Viveret |