Conference de P.Viveret

Remonter Conference de P.Viveret Mondialisation La Gauche

 

ATD-Père Joseph Wresinski

 

 

Rencontre avec Patrick VIVERET

 

Le 14 avril 2005

  

 

L’HUMANITE

 

A UN CARREFOUR SOCIAL

 

DE SON HISTOIRE

 

Intervention de Patrick VIVERET

Conseiller référendaire à la Cour des Comptes et philosophe

 

14 avril 2005 — Paroisse Saint Jean Baptiste de la Salle

 

 

Le texte de l’intervention de Patrick Viveret est issu d’un enregistrement sur magnétophone,

mais il n ‘a pas été revu par Patrick Viveret et n ‘a donc pas reçu son assentiment.

Je vous propose trois grands thèmes pour cette intervention liminaire, avant d’entrer dans le débat.

 

 

1) Le constat : l’humanité court des risques

 

Le premier thème, c’est celui qui est exprimé sur l’invitation de ce soir : l’humanité est à un vrai carrefour de sa très jeune histoire et il est important d’être lucide sur le fait qu’elle peut risquer la sortie de route et qu’elle peut être capable, sous des formes diverses (sur lesquelles je dirai à chaque fois quelques mots) de se louper dans sa propre aventure. C’est le constat de la lucidité ou pour reprendre la phrase fameuse de Romain Roland " de la nécessité d’allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté. ". Il y a du côté de la lucidité, il y a du coté d’une capacité à regarder lucidement un certain nombre de risques auxquels est confrontée l’humanité, une nécessité qui est d’autant plus impérieuse que si nous voulons construire la face positive de ces rendez-vous, il ne faut pas commencer par se raconter des histoires. Ce premier temps s’organise autour de la question de l’humanité au carrefour des risques qu’elle court et de leur nature.

 

 

2) Le diagnostic : un sous développement d’ordre spirituel, éthique et affectif

 

Le deuxième temps (puisque nous sommes notamment dans le cadre du CCFD qui a toujours beaucoup combattu sur la question du développement pour un autre modèle de développement que les formes de croissance inégalitaires et écologiquement insoutenables que nous vivons) consiste à opérer un renversement de perspectives par rapport à l’idée classique que nous nous faisons des problèmes de mal développement. Classiquement, nous avons tendance à considérer que s’il y a du mal développement, c’est essentiellement parce qu’il y a des problèmes de rareté, soit parce qu’il n’y a pas suffisamment de répartition de richesses, soit parce qu’il n’y a pas suffisamment de capacité créative, de la part des populations qui sont dans un certain nombre de pays pauvres. Nous avons tendance à considérer que, pour l’essentiel, la question du mal développement est liée à des problèmes de pénurie et de rareté.

 

Je voudrais donc, dans ce deuxième temps, poser une hypothèse très hétérodoxe :

J’essaierai de démontrer les racines de cette hypothèse selon laquelle la plupart des problèmes de rareté que nous connaissons sont des raretés artificielles, produites par un sous-développement, mais qui n’est pas un sous-développement matériel, mais la conséquence de l’aggravation d’un sous-développement spirituel, éthique et affectif, tout particulièrement dans nos sociétés matériellement sur-développées.

 

 

3) Le remède : grandir en humanité

 

Ce renversement-là dans le regard et du côté du diagnostic est essentiel pour aborder la troisième partie positive et stratégique. En effet, on conçoit les remèdes différemment, suivant les changements de diagnostic. Ainsi, si la question de ce sous développement éthique, affectif et spirituel - j’aurai l’occasion de donner un certain nombre d’éléments dans la deuxième partie - a au moins une part de plausibilité, cela veut dire que la question fondamentale en terme de stratégie positive, est une question qui s’organise beaucoup plus du côté de l’être que du côté de l’avoir et que les conditions à réunir sont aussi bien de l’ordre de la transformation personnelle que de la transformation collective et de la transformation politique. Cela est nécessaire pour tenir les deux bouts de la chaîne et avoir une perspective que j’ai appelée simplement dans ce livre " la possibilité de grandir en humanité ". Autrement dit, si à l’occasion de ces rendez-vous critiques où elle risque la sortie de route, l’humanité est capable en même temps de les affronter et de les réussir positivement, elle a alors devant elle une perspective de grandir dans l’ordre de la conscience, de l’être, de la qualité même d’humanité, qui est absolument considérable.

 

Voilà les 3 points essentiels que je vais aborder dans cette intervention liminaire. Ils vous permettent de vous repérer sur l’architecture de mon propos.

 

 

 

I - L’HUMANITÉ EST CONFRONTÉE

A UN CERTAIN NOMBRE DE RENDEZ -VOUS MAJEURS

DE SA PROPRE HISTOIRE.

 

Ces rendez-vous peuvent s’avérer critiques. Toutefois, dans le cadre d’un processus international qui s’appelle " Dialogue en humanité " - créé à l’occasion de la préparation du dernier sommet de la Terre (celui de Johannesburg) - un certain nombre d’acteurs venus aussi bien des institutions internationales, de la société civile, associations, ONG que du monde de l’entreprise et pour beaucoup d’autorités locales*, l’idée est née que c’était très bien et très beau de faire des sommets de la terre mais que la plupart des maux auxquels l’humanité s’affrontait - y compris du côté des risques écologiques - étaient, pour l’essentiel, des dégâts collatéraux de la difficulté qu’avait l’humanité de vivre sa propre condition ; et que cette question là - la question humaine dans toute son épaisseur – n’était pratiquement jamais traitée comme question politique. Elle était traitée comme question individuelle, éventuellement comme question spirituelle, mais jamais comme question politique. On se détournait de cette question sur la modalité classique du cynisme ou encore, souvent, sur la modalité de l’idéalisme. Ainsi, fréquemment, à la fin des réunions, il y a toujours une personne qui, avec la meilleure intention du monde, propose de "remettre l’homme au centre" et l’on fait comme si c’était la solution.

 

 

*En particulier, la ville de Lyon avait accueilli dans la préparation de Johannesburg une grande rencontre internationale initiée par Michaël Gorbatchev " dialogue pour la terre

 

Selon l’hypothèse de Dialogue en humanité, la solution n’est pas du tout là. C’est seulement le début du problème. En effet, cette humanité à remettre au centre, est tout de même une espèce très bizarre, qui a été capable d’un degré de maltraitance à son propre égard, sans aucune comparaison dans les espèces animales. Dans ces conditions, " remettre au centre " une espèce qui, de la Saint Barthélemy au Rwanda, en passant par Hiroshima et Auschwitz, a été capable de ce degré de maltraitance ne va pas de soi. Par conséquent, s’il y a à remettre au centre une humanité, ce n’est pas la pire part de l’humanité qui est sa part d’inhumanité et de barbarie intérieure, c’est le meilleur de l’humanité. Mais dire que l’humanité peut-être simultanément le terreau de la pire des inhumanités et du meilleur du potentiel de création humaine, c’est dire que l’humanité est pour elle-même sa question la plus difficile à résoudre. C’est parce que la question humaine est une question éminemment difficile à résoudre, que la plupart du temps, on organise des moyens d’éviter d’avoir à traiter cette question. C’est pourquoi " Dialogue en humanité " a cherché à renverser cette perspective et a affirmé que le plus difficile ne relève pas de l’ordre de la production, des problèmes de santé ni de la plupart des questions posées habituellement dans les conférences internationales, le plus difficile tient à cette difficulté humaine. C’est parce qu’il y a cette difficulté humaine qu’on va trouver ensuite des problèmes de famine, de non-accès à l’eau potable, de santé, de logement et également de la plupart des problèmes écologiques qui, pour reprendre le vocabulaire des spécialistes, ont des causes anthropologiques, c’est-à-dire des causes humaines.

 

Nous avons décidé d’organiser ce renversement qu’opère à la fois, quant au fond et quant à la méthode, le processus " Dialogue en humanité ", autour de cinq grands carrefours qui correspondent effectivement à des rendez-vous sur lesquels l’humanité peut risquer de se perdre selon différentes formes, parmi lesquelles se perdre biologiquement n’est pas forcément la forme la pire.

 

 

 

I – 1 L’humanité a inventé les moyens de son autodestruction

 

L’humanité peut se perdre tout d’abord, simplement parce qu’elle a été capable depuis Hiroshima d’inventer les moyens de son autodestruction. Depuis Hiroshima, on s’est formidablement perfectionné dans l’art de la destruction de masse, et pas simplement dans le domaine des armes nucléaires. Mais, si l’humanité s’est constituée en sujet négatif de sa propre histoire depuis Hiroshima, la grande question est de savoir comment elle se constitue en sujet positif de sa propre histoire et comment elle répond à la menace principale qu’elle fait peser sur elle-même. À supposer, que naissent les conditions d’une gouvernance mondiale et que, dans ce cadre, la responsabilité de la défense de l’humanité soit confiée à un ministère de la défense de l’humanité, la première action que devrait réaliser la personne en charge de cette responsabilité, c’est classiquement d’identifier les menaces de façon à adapter ensuite les moyens de la défense correspondant à la nature des menaces. Or, si l’on réfléchit à la nature de ces menaces, il y en existe un nombre tout à fait conséquent. Mais, pour l’essentiel, ces menaces sont dues à l’humanité elle-même. Il ne s’agit pas, en effet, de risques de chutes d’astéroïdes, (qui sont réelles mais tout de même relativement hypothétiques). La plupart des menaces sur lesquelles l’humanité risque sa propre autodestruction viennent d’elle-même. Dans ces conditions, l’action de défense de l’humanité consisterait à penser prioritairement la question du rapport de l’humanité à sa propre barbarie intérieure.

 

 

 

I – 2 Le politique et la barbarie intérieure de l’humanité

 

Ce changement-là en introduit un autre du point de vue de la perspective qui est le changement même dans la nature, du rapport au politique. C’est là un autre grand rendez-vous, parce que classiquement, dans l’histoire des communautés humaines, le politique a construit le problème du traitement de la violence inter-humaine (qui est son coeur de métier) par externalisation de la violence. De la tribu jusqu’aux empires, en passant par les cités et les Etats-nations, à chaque fois, le processus de tentative de réduction de la violence a consisté à civiliser et à pacifier des espaces intérieurs, en déchargeant l’agressivité sur l’extérieur : l’extérieur, le barbare, l’infidèle, l’étranger, suivant la nature de l’extériorité. Or, ce processus, que René Girard a analysé avec force dans ses livres sous le terme de " victimes émissaires ", est un processus qui ne nous est pas autorisé ; en tout cas, tant que nous n’avons pas d’extra-terrestres sous la main pour continuer à fonctionner sur ce modèle-là. Autrement dit, l’humanité est bien confrontée à un problème de barbarie, mais ce n’est pas un problème de barbarie extérieure, c’est un problème de barbarie intérieure.

 

Comment l’humanité fait-t-elle avec sa propre inhumanité ? La plupart des fondamentalismes, des intégrismes, des nationalismes, des chauvinismes.., fonc-tionnent bien sur le modèle de la barbarie extérieure. Seulement, précisément, on voit bien que cette modalité-là est aujourd’hui une modalité totalement régressive et il n’y a pas de construction d’une communauté mondiale sur la base de ce processus, pas plus dans l’entrée à la Ben Laden que dans l’entrée à la Georges Bush. La question du mal, quand il est considéré comme extérieur à soi-même, à sa propre communauté et qu’il suffit pour l’éradiquer de s’affronter à des étrangers, des barbares, des infidèles... l’Europe a payé le prix le plus lourd pour savoir que le problème ne réside pas là. La question de l’inhumanité peut être présente au coeur même des plus grandes civilisations et nulle classe, nul peuple, nulle religion, nul ensemble humain, sous prétexte qu’il a été victime à un moment donné, ne se trouve immunisé contre le fait de devenir bourreau plus tard.

 

Ce constat oblige à considérer d’une façon radicalement différente la question même du politique et de son rapport à la mondialité. Construire les conditions d’une autogouvernance de l’humanité (c’est-à-dire de la capacité de l’humanité à s’assumer comme sujet positif de sa propre histoire), à cause même de ces risques de destruction, l’oblige à penser différemment son rapport au politique et fait, du même coup, un enjeu absolument fondamental de la question de la citoyenneté planétaire et des conditions d’émergence d’une forme de démocratie planétaire (qui se construirait à partir de la convergence ascendante des différentes cultures et non pas à partir de l’imposition en surplomb d’un modèle dominant de démocratie, tel que par exemple la vision américaine de la démocratie).

 

I – 3 Le risque écologique

 

Autre rendez-vous décisif, c’est bien entendu celui du risque écologique. L’humanité, à force de rompre son rapport avec l’univers, avec le cosmos, à force de considérer que nous étions, nous, êtres humains, dans la nature alors que nous sommes de la nature, a, en profondeur, rompu son rapport avec l’univers. La plupart des défis écologiques sont liés à cette rupture. L’une des phrases les plus terribles qui résument cette rupture de communication avec l’univers, a été prononcée par un des grands philosophes de la modernité, Francis Bacon. Elle est infiniment plus radicale et plus brutale que la phrase fameuse de Descartes " Rendez-vous maîtres et possesseurs de la nature ". Cette phrase de Francis Bacon est la suivante: " La nature est une femme publique. Il nous faut la mâter, en pénétrer les secrets et la plier à nos désirs. " Voilà une posture, tout à la fois profondément machiste et anti-écologique, qui est au coeur culturellement de la face noire de la modernité.

 

 

Mais qui dit " face noire ", dit également " face de lumière " de la modernité qu’il ne convient en aucun cas de récuser. Cette face de la lumière de la modernité est évidemment du côté de l’émancipation, de la connaissance, de la créativité, du meilleur des processus de libération. Mais derrière la face de lumière de la modernité, cette face noire est à l’origine d’une triple rupture de communication avec l’univers, avec autrui (autrui devient, dans une logique qui n’est plus de l’individuation mais de l’individualisme, un compétiteur, voire un rival menaçant) et rupture de communication avec soi-même (la place de la vie intérieure finit par disparaître dans une forme de modernité où la maîtrise de la nature s’opère par un processus de chosification, qui commence avec la nature elle-même, qui continue avec les autres espèces animales et se termine par la chosification de l’espèce humaine elle-même.)

 

 

Le passage du gouvernement des hommes à l’administration des choses qui était considéré aussi bien par les libéraux que par Saint Simon et Marx, comme une forme de progression, est en réalité le signe d’une régression grave de l’humanité, de cette humanité qui trouvant la question trop difficile à traiter, préfère organiser une situation dans laquelle ce ne sont plus les rapports internes humains que l’on traite mais des rapports à des objets, à des techniques, à des chiffres, à des marchandises. Donc, il y a là le 3ième rendez-vous qui est le rendez-vous écologique.

 

Évidemment, dans ce rendez-vous écologique, il y a la question climatique évoquée à juste titre avec force. Cependant, la question climatique est bien loin d’être le seul rendez-vous écologique. Les approches purement techniciennes du problème, telles que le réchauffement climatique, ne correspondent pas à la nature du problème. C’est fondamentalement un type de mode de vie, de production, de consommation - c’est-à-dire la façon dont nous habitons l’univers - qui est à la source du problème. Si, dans l’hypothèse où l’on trouvait dans les mois qui viennent la recette magique technologique permettant de régler le problème du dégagement de gaz carbonique dans l’atmosphère, immédiatement d’autres problèmes de nature écologique surgiraient; précisément parce que cette rupture de communication avec l’univers, avec autrui et avec nous-mêmes est à la racine des problèmes écologiques que nous rencontrons, et dont les causes tiennent à cette difficulté de vivre de l’humanité.

 

I – 4 Le cocktail explosif de l’humiliation,

de la misère, de la généralisation mondiale des techniques de communication

 

Un immense rendez-vous se situe autour du cocktail explosif que forment l’humiliation et la misère, d’un côté, et la généralisation mondiale des technologies de communication, de l’autre. Quand d’un coté, il y a deux milliards d’êtres humains qui vivent avec moins de deux dollars par jour ou qui n’ont pas accès à l’eau potable ni au crédit bancaire ou qui se retrouvent en situation de mourir de faim, de soif, de maladie (bien que nous ayons les moyens d’éradiquer la plupart de ces maux), qui donc vivent dans une situation de sous humanité et quand dans le même temps, ces mêmes être humains ont le spectacle permanent d’une situation de richesse, de fortune dans l’ordre de l’avoir, qui devient obscène par l’ampleur des inégalités qu’elle crée, alors sont réunies toutes les conditions favorables à la création des fondamentalismes, des terrorismes, des phénomènes de désespoir massif dans toute une partie de l’humanité ou évidemment, (autre forme bien connue), des flux migratoires considérables car la seule possibilité, semble-t-il, de s’en sortir pour soi-même ou pour sa famille, c’est de sortir de son propre pays.

 

 

Ce cocktail de l’humiliation et de la misère (car il n’y a pas seulement de la misère, il y a aussi le sentiment de l’humiliation qui crée au minimum de la colère, mais qui crée aussi plus souvent de la haine et en tout cas du ressentiment), joint au fait que les armes de destruction massive se sont considérablement démultipliées, sophistiquées, et que la crise de la dissuasion nucléaire conduit aujourd’hui à une circulation beaucoup plus grande de ces armes qu’avant l’effondrement de 1’URSS, ce cocktail autorise à affirmer (sans faire de la science-fiction catastrophique) que nous pouvons avoir, à certains moments, de réels risques de terrorisme par armes de destruction massive. Le Monde a fait récemment sa une sur les risques de terrorisme nucléaire avec des bombes de la puissance d’Hiroshima. Les cartes issues de la simulation d’une telle bombe sur Paris et sur New York illustraient clairement les dégâts que cela peut provoquer.

 

Ainsi, le cocktail explosif misère/humiliation se greffe sur les armes de destruction massive et pose par ailleurs la question d’un autre risque : celui de la guerre de civilisation. Ce risque, évoqué par le livre fameux de Samuel P. Huntington sur le choc des civilisations, devient effectivement le symétrique des guerres écologiques. Si un certain nombre de personnes sont placées dans des situations d’humiliation, voire de misère, avec en même temps le spectacle d’une abondance quasi obscène, avec de la haine et du ressentiment, et si, dans cette population, l’idée d’un axe fondateur permettant à la fois de comprendre son identité et de construire sa haine et son ressentiment se trouvent réunis, alors on obtient le cocktail de la guerre de civilisation. Ainsi, l’un des autres grands défis, repéré et travaillé par " Dialogue en Humanité ", était cette alternative entre guerre ou dialogue de civilisation. De la même façon que sur la question de la guerre et des risques de destruction de masse, c’est la question de la paix et de la guerre ou que sur les problèmes écologiques, c’est la capacité d’habiter pleinement notre univers ou de continuer à le traiter là aussi sur un mode guerrier.

 

 

 

I – 5 La révolution du vivant

 

Un rendez-vous est absolument considérable. Il est lié à la révolution du vivant. Il tient au fait que l’humanité est en train de se donner les moyens non seulement de contrôler sa propre reproduction (acquis avec la contraception) mais aussi de contrôler "sa propre production" : la possibilité de fabriquer des êtres vivants humains n’est plus une possibilité de science-fiction. Le clonage n’est que la partie immergée de l’iceberg. Il n’est pas du tout exclu d’imaginer par exemple la possibilité de créer des chimères (c’est-à-dire d’avoir des poissons ou des oiseaux intelligents ...). Sur le plan strictement technique et scientifique, ce sont des possibilités qui se profilent devant l’humanité.

 

Cette formidable révolution du vivant peut avoir des effets extraordinairement positifs - en particulier dans le domaine thérapeutique - mais cette révolution peut également avoir des effets totalement régressifs en cas de mésusage du vivant. C’est aussi une autre façon pour l’humanité d’en terminer avec sa propre aventure en créant en quelque sorte une post-humanité (pour reprendre le terme souvent énoncé à cette occasion). Nous sommes, alors, confrontés à deux questions assez vertigineuses : " Qu’allons-nous faire de notre planète ? " (la question écologique) et: " Qu’allons-nous faire de notre espèce ? " Nous sommes confrontés au fait qu’après tout, l’humanité est une espèce très jeune sur le plan biologique, comparée à d’autres espèces; même si on prend le long rameau hominien de presque sept millions d’années, par rapport à d’autres espèces, c’est un rameau court. Et si l’on considère notre propre rameau, improprement appelé "homo sapiens sapiens" (car, comme disait justement Edgar Morin, on ferait mieux de parler " d’homo sapiens demens ", parce que le rapport entre le génie et la folie est, au moins établi) qui remonte à quelques dizaines de milliers d’années (cent mille ans au maximum pour notre propre espèce), cela ne représente rien du tout, comparé à d’autres espèces. On peut dire que notre humanité risque la mortalité infantile si elle n’est pas capable de vivre le rapport de ses émotions, le rapport de sa capacité relationnelle à autrui, à elle-même et avec l’univers, dans des conditions adaptées à ce que son néo-cortex lui permet de produire y compris comme capacité d’autodestruction; effectivement, l’humanité peut risquer la sortie de route.

 

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Il faudrait beaucoup de temps pour entrer dans le détail de ces grands rendez-vous dont certains aspects pourront être évoqués dans le débat. Mais à ces grands rendez-vous, il faut ajouter parmi les crises possibles, celle d’une crise financière mondiale due au fait que nous sommes aujourd’hui entrés dans une situation de dérèglement gravissime du rapport entre l’économie financière et l’économie réelle. Quand, on regarde le rapport entre l’ensemble des transactions financières journalières et les transactions qui correspondent à des biens et services réellement échangés, la part de l’économie réelle par rapport à l’économie financière est infime. Là où dans les années 30, il y avait un rapport de 1 à 3, là où dans les années 70 il y avait un rapport de 1 à 5 à peu près, entre les transactions financières et l’économie réelle, aujourd’hui nous sommes dans des rapports qui sont très au-delà de 1 à 60. Ce sont les chiffres officiels. La dernière mission, confiée à l’inspecteur des finances JP Landeau qui a préparé le projet franco-brésilien présenté aux Nations-Unies sur des projets de taxation financière, a rappelé les chiffres actuels. D’un côté, on trouve annuellement à peu près 8.000 milliards de dollars en transactions commerciales correspondant à de l’économie réelle et, de l’autre côté, vous n’avez pas loin, chaque jour, de 2000 milliards de dollars de transaction en monnaie réelle, mais correspondant à des transactions virtuelles, c’est-à-dire que l’ensemble des avoirs des banques centrales, y compris de la banque fédérale américaine, de loin la plus puissante, correspond à huit heures de transactions financières. Or, il n’y a pas de plan ORSEC prévu, s’il y a une crise financière systémique. Nous sommes donc dans la situation où, à la différence d’un certain nombre de catastrophes naturelles ou de catastrophes technologiques (pour lesquelles on a préparé des mesures, même si elles sont très souvent insuffisantes), pour l’essentiel, " on croise les doigts ".

 

Pierre-Noel Giraud, un grand expert de l’économie financière, raconte dans son livre passionnant intitulé " Le commerce des promesses ", comment, à l’occasion de la crise russe, l’un des grands fonds spéculatifs, le " long tenu capital management ", qui s’est trouvé en faillite parce que la nature de sa spéculation s’est révélée erronée, Alan Greenspan, le Président de la Banque fédérale américaine, a dû convoquer la plupart des grands banquiers occidentaux, simplement pour sauver ce fond spéculatif. Lorsque l’un des banquiers a fait observé que non seulement on se trouvait officiellement dans un régime libéral, que de surcroît il s’agissait d’un fond spéculatif, et que par conséquent il n’y avait pas de raison de les convoquer parce que les russes ayant joué, ils avaient perdu, Alan Greenspan leur a démontré que par l’effet domino, la nature des avoirs de la plupart des grandes banques occidentales dans ce fond était telle que si ce fond plongeait, c’était, après lui, toute une partie du système bancaire international occidental qui plongeait avec lui. Les banquiers ont donc décidé de sauver ce fond, au mépris de toute règle libérale. Par la suite, dans le cadre de la discussion, un autre banquier a posé la question, de savoir ce qui se passerait le jour où il s’agirait d’un grand fond de pension, par exemple, ou d’un grand pays et non d’un pays comme la Russie, la Thaïlande ou une partie de l’Amérique latine ou l’Argentine .... La réponse donnée par quelqu’un dans l’assemblée, fut : " Prions ". Dans une assemblée comme la vôtre, on pourrait considérer que c’est un facteur plutôt positif. Honnêtement, vu du point de vue de l’économie financière, c’est plutôt un facteur alarmant. C’est dire que, dans tous les risques que nous pouvons avoir, il y a la transmission à l’économie réelle du fait de toutes les mesures dérégulatrices prises depuis 25 ans maintenant. L’élimination de tous les éléments de porte coupe-feu qui éviteraient la transmission d’une crise financière majeure à l’économie réelle, peut nous placer dans des situations beaucoup plus graves encore que la situation d’une crise de type 1929.

 

Pour conclure avec la partie sur les risques, mais dans une optique mendésienne c’est-à-dire de tout faire pour éviter la catastrophe - et la première chose à faire pour éviter des catastrophes est de regarder lucidement les risques - on peut dire que nous avons devant nous un certain nombre de " Dien Bien Phu " écologiques, sociaux, financiers, culturels, militaires, etc... Si nous voulons éviter ces catastrophes, il nous faut les regarder lucidement, faire le maximum pour les prévenir. Il faut être, aussi, en mesure de nous préparer à y faire face si, du fait de l’irresponsabilité et de l’aveuglement cumulés, une partie de ces catastrophes se produit.

 

La différence est en effet immense entre une catastrophe non prévue, mal gérée (qui déclenche de la violence, de la panique, du pillage, donc de la misère et du désespoir pour la partie de la population qui sera victime du pillage) et une catastrophe que l’on a été capable de préparer. En effet, dans ce dernier cas, si on est capable de gérer la catastrophe par la solidarité, en raison de la stratégie non violente, il y aura peut-être de la pauvreté, mais il n’y aura pas de la misère et il n’y aura pas forcément du désespoir. À regarder ce qui s’est passé au moment des inondations, quand des personnes qui avaient vécu les inondations de la Somme sont venues en aide aux personnes qui vivaient des inondations dans le sud de la France, les témoignages étaient extrêmement forts. Les personnes qui recevaient le bénéfice de cette solidarité, disaient que, plus que l’apport du savoir faire dans une catastrophe, c’est l’espoir dans la solidarité inter-humaine qui avait été pour elles le plus essentiel, parce que grâce à cette solidarité, même si l’on a tout perdu matériellement, on a peut-être trouvé quelque chose d’essentiel dans le domaine de l’espoir inter-humain. Dans la façon même de prendre le problème, de ce que, dans son livre, Jean Pierre Dupuy appelle "un catastrophisme éclairé", il ne s’agit pas de rentrer dans une vision de type: catastrophe du pire, mais de dire au contraire, il nous faut être lucide sur la gravité de ces risques si nous voulons les prévenir; et si un certain nombre d’entre eux se produisent, être capable de préparer des " après catastrophes ". Dans la question de la prévention ou la question du traitement, il ne faut pas se tromper de diagnostic pour ne pas se tromper de remède.

 

 

 

 

 

II - UN SOUS DEVELOPPEMENT

D’ORDRE SPIRITUEL, ETHIQUE ET AFFECTIF

 

C’est là que je rentre dans la partie plus hétérodoxe de mon propos, puisque la plupart des analyses sur les causes de la faim, du manque d’accès à l’eau potable, du manque de traitement sanitaire ou d’autres problèmes comme le logement, sont analysées sur un mode linéaire. C’est-à-dire : il y a une partie de l’humanité qui n’est pas encore rentrée dans le développement ; il faut donc en quelque sorte l’aider à rattraper les stades antérieurs et l’essentiel des problèmes que nous avons sont des problèmes de rareté de ressources. C’est cela qui est la cause de la difficulté ; c’est cela cette fameuse crise économique, et, c’est cette fameuse guerre économique dans laquelle nous sommes confrontés qui serait la cause d’une partie importante de ces problèmes de mal développement mondial. Or, avant d’accepter ce discours qui semble marqué au coin du bon sens et qui, en général, s’appuie sur un langage économique et sur un certain nombre de chiffres, il convient de regarder les chiffres eux-mêmes. Comme disait Déridda, si on cherche à dé-construire ce discours, on a quelques surprises. Voici quelques chiffres, assez spectaculaires, tirés directement des rapports officiels des Nations-Unies.

 

Avec 50 milliards de dollars supplémentaires par an, il serait possible d’éradiquer un certain nombre de maux majeurs tels que la famine, le non accès à l’eau potable, les maladies que l’on sait soigner et que l’on sait soigner à bas prix, ou des éléments de base tels que les problèmes de logement minima et des problèmes d’alphabétisation de base. On affirme qu’avec 50 milliards de dollars supplémentaires, on arriverait à faire des pas de géant dans le traitement de ces problèmes. On prétend que l’on n’arrive pas à trouver ces 50 milliards de dollars. Or, voila, ce que l’on trouve chaque année en face de cela en examinant poste par poste :

 

• la satisfaction des besoins nutritionnels et sanitaires supposerait une dépense additionnelle annuelle de 13 milliards de dollars. Dans le même temps, les dépenses d’aliments pour animaux en Europe et aux Etats-Unis s’élevaient en 1998 à 17 milliards de dollars.

• L’accès à l’eau et à l’assainissement pour les 6 milliards d’êtres humains exigerait des dépenses annuelles supplémentaires de 9 milliards de dollars. Le seul achat de crème glacée en Europe, représentait en 1998, il milliards de dollars.

• Un programme mondial permettant d’offrir des soins de gynécologie et d’obstétrique à toutes les femmes exigerait 12 milliards de dollars. C’est justement ce que représente la seule consommation annuelle de parfums en Europe et aux Etats-Unis.

Je vais continuer, mais je veux dire avant que si je donne ces chiffres, je ne cherche pas la culpabilisation démagogique en disant : " Stoppons les parfums, stoppons les crèmes glacées, plus d’animaux domestiques ... ", c’ est simplement pour avoir en tête des ordres de grandeur sur la prétendue impossibilité de répondre aux questions de base de l’alimentation, de l’eau potable, des soins... Les chiffres qui viennent sont encore beaucoup plus graves que ceux que je viens de donner :

 

• Si vous prenez maintenant les dépenses annuelles de publicité dans le monde, qui, honnêtement, peuvent difficilement être considérées comme étant de l’ordre de la nécessité vitale, c’est aujourd’hui 500 milliards de dollars, c’est-à-dire dix fois plus que les 50 milliards qu’il faudrait trouver.

• L’ensemble de l’économie des stupéfiants, c’est 500 milliards de dollars également.

 

• Quant à l’économie de l’armement, c’est 1000 milliards de dollars.

 

Que veulent dire ces chiffres ? Cela signifie que d’un côté on prétend que la collectivité humaine n’est pas capable de trouver 50 milliards de dollars supplémentaires par an pour répondre aux grands objectifs du millénaire des Nations-Unies et que, d’un autre côté, on est capable d’en trouver 2000 milliards sur la question de la guerre, des stupéfiants et de la publicité. Pour l’essentiel, Ces 2000 milliards de dollars correspondent à la gestion du mal être de nos sociétés.

 

Si vous appliquez cela en termes passionnels :

 

• La question des 1000 milliards de dollars en armement, correspond, pour l’essentiel, à la gestion de la peur et de la domination; et, très souvent, la domination est conçue comme une réponse préventive à la peur. Regardez les théories de la guerre préventive.

• Les 500 milliards de l’économie des stupéfiants correspondent à de la compensation directe de mal être.

• Quant aux 500 milliards de la publicité, il faut souligner que même si la publicité est pour partie informative, elle est essentiellement un moyen de nous faire confondre l’ordre de l’être et l’ordre de l’avoir. La publicité, la plupart du temps, n’est pas mensongère dans son message. Quand elle montre les gens qui ont l’air heureux, sereins et dans un environnement de beauté, la publicité ne ment pas. Elle dit bien que fondamentalement, l’aspiration au bien être des êtres humains, est dans cette direction-là d’une triple réunification de l’être avec la nature, avec autrui et avec soi-même. Là où la publicité est mensongère, c’est lorsqu’elle prétend que l’accès à ce bien-être-là - il faut entendre le mot " être " dans sa pleine épaisseur - passe par l’acquisition de telle catégorie d’objets dans l’ordre de l’avoir. Et c’est en ce sens que l’essentiel de la publicité est mensongère et que donc les 500 milliards de dépenses publicitaires relèvent aussi, pour une grande partie, de la gestion et du coût du mal être dans nos sociétés.

Ce constat amène à poser une question qui oblige à un renversement complet de perspectives, qui est de dire : nous ne sommes pas dans une situation de guerre économique, parce qu’il y aurait des situations de rareté telles qu’on serait obligé de se battre pour obtenir le peu d’avoirs qui reste ; nous sommes en situation d’une guerre économique en réalité sans cause économique, c’est-à-dire que la phrase de Gandhi peu de temps avant sa mort: " Il y a suffisamment de ressources sur cette planète pour répondre aux besoins de tous, mais il n’y en n’a pas assez s’il s’agit de satisfaire le désir de possession ou la cupidité de chacun ". est extraordinairement juste. Elle résume les chiffres que je viens de citer, c’est-à-dire que c’est du côté du désir de possession et de son double, la peur ou la cupidité, que naît l’essentiel des problèmes du mal développement mondial.

 

Les problèmes du mal développement ne sont pas dus à des problèmes de sous développement matériel qui seraient en fait relativement simples à résoudre, mais à des problèmes dans l’ordre éthique, affectif et spirituel parce que l’éthique, l’affectif et le spirituel, sont justement ce qui correspond à cette triple rupture de communication que j’évoquais et à la source de ce mal-être.

 

Nous sommes dans des situations qui relèvent de la toxicomanie. Quand vous êtes dans le mal-être, vous êtes dans la dépression. Sur le plan personnel, c’est quelque chose que l’on comprend bien, et très souvent comment compense-t-on un état dépressif ? On le compense par de l’excitation, par du divertissement au sens pascalien du terme. Quand cela prend des formes radicales, cela s’appelle la psychose maniaco-dépressive. Il y a alternance d’états de dépression et d’excitation - mais d’excitation maladive - et la psychose maniaco-dépressive est réputée être la maladie principale dans nos sociétés. Je considère qu’on ne devrait pas dire dans nos sociétés, mais de nos sociétés.

Ce phénomène d’alternance entre des phénomènes dépressifs et des phénomènes d’excitation maladive, ne se trouve pas seulement sur le plan personnel mais aussi sur le plan collectif et l’endroit où on le trouve le plus, c’est au coeur de l’économie spéculative.

 

• Quand le Wall Street Journal commence un éditorial en disant textuellement ceci: " Wall Street ne connaît que deux sentiments l’euphorie ou la panique ", il décrit exactement ce phénomène.

• Quand Alan Greenspan parle de "l’exubérance irrationnelle des marchés financiers", il décrit exactement la phase d’excitation maladive qui peut se produire.

• Quand, à d’autres moments, en phase dépressive ou de crack, les économistes disent leur étonnement parce que " les fondamentaux de l’économie réelle sont bons. " ; mais lorsque l’économie réelle est au regard de l’économie financière, l’épaisseur du trait que je vous montrais tout-à-l’heure sur le graphique, l’essentiel de ce qui va se passer dans l’économie spéculative, c’est de l’échange journalier de sentiments d’euphorie et de panique. Ce n’est pas un hasard, si les gens qui vivent ces rapports permanents d’euphorie et de panique, sont drogués, non pas simplement au sens figuré, mais aussi au sens propre. Si l’on trouve à ce point de la cocaïne chez les agents de change, c’est parce que la nature même de l’exercice quotidien de leur activité conduit à avoir recours à ce type de compensation.

Quand on prend en considération ce renversement d’hypothèse, quand on essaie de comprendre comment il est possible qu’une guerre économique ait lieu sans cause économique, comment il est possible qu’il y ait de la rareté, mais de la rareté artificiellement produite, jusqu’à aller créer de la famine alors qu’on a tout à fait les moyens de nourrir l’ensemble des êtres humains, jusqu’à créer des situations où des centaines de millions d’êtres humains vont mourir de maladies, bien que l’on sache parfaitement soigner et en outre à des coûts très bas, quand on se trouve incapable d’assurer l’accès à l’eau potable alors qu’on aurait les moyens de le faire, cela signifie que l’on est dans une situation de production artificielle de rareté et que cette production artificielle de la rareté est pour l’essentiel due à du mal-être et au dérèglement de ce désir de possession dont parlait Gandhi.

 

Certes Gandhi n’est pas un économiste. Mais il y a quelqu’un d’autre, qui, lui, est difficilement récusable comme économiste, qui a dit exactement la même chose et même avant lui, en 1930. Il s’agit de Keynes, l’un des plus grands économistes de tous les temps. Keynes écrit dans les essais sur la monnaie, dans son dernier chapitre qui s’intitule "Perspectives économiques pour nos petits-enfants ", un chapitre d’une incroyable qualité visionnaire où il commence par ces mots (nous sommes en 1930, donc à l’entrée dans la grande récession, liée à la crise économique de 1929 aux Etats-Unis) : " Nous ne vivons pas une crise économique, nous vivons une crise de l’économique " - différence - et il précise sa pensée: " J’appelle crise de l’économique le fait que pendant des siècles, voire des millénaires, l’humanité a été mobilisée sur la question de la subsistance, de la lutte contre la rareté et de la pénurie, qu’elle a réussi par des mutations techniques et économiques, à sortir de la rareté et de la pénurie et même à rentrer dans l’abondance. " Je vous rappelle que le coeur de la crise de 1929 est au départ une crise de surproduction. Or, dit Keynes, cette abondance devrait être une bonne nouvelle. Après tout, tous les grands économistes, quelle que soit leur tendance, considèrent que l’économie est là pour lutter contre la rareté, mais que le jour où seront créées les conditions d’abondance, on va pouvoir s’occuper de choses plus intéressantes. C’est évidemment Marx lorsqu’il parle du passage du règne de la nécessité au règne de la liberté et c’est aussi Adam Smith.

 

On oublie trop souvent que le coeur de la richesse des nations, c’est de dire quelles sont les conditions à réunir pour créer ensuite les conditions de ce qu’Adam Smith va appeler "la république philosophique" ? Autrement dit, les vraies questions, importantes, sont de l’ordre de l’être ; elles ne sont pas de l’ordre de l’avoir. Keynes lui-même termine son propos en disant : " Les économistes devraient avoir la modestie de reconnaître qu’à terme leur discipline sera comme la dentisterie ", c’est-à-dire une discipline, certes non négligeable - quand on a une rage de dents, le dentiste est bienvenu -, mais personne (excusez-moi s’il y a des dentistes dans la salle) ne songerait à fonder le coeur du lien social sur la dentisterie. Or aujourd’hui, nous sommes dans une situation paradoxale où, alors que les conditions qui justifiaient 1’importance de l’économie ne sont plus réunies, nous sommes cependant dans une véritable obsession de l’économie, très supérieure à ce que des sociétés, beaucoup moins développées matériellement que les nôtres, ont connu dans l’histoire.

 

Keynes fait là un renversement d’hypothèses qui est tout à fait passionnant et de nature pluridisciplinaire, puisqu’il émet l’hypothèse suivante : " Si, dit-il, nos sociétés ne sont pas capables de vivre culturellement une mutation de même importance que ce qu’elles ont produit dans l’ordre économique et technique, elles risquent d’aller vers une dépression nerveuse collective ". Il parle même de " dépression nerveuse universelle " car il anticipe la mondialisation.

 

Quand on juxtapose les textes de Keynes " Essai sur la monnaie " et " Perspectives économiques pour nos petits-enfants " avec un autre grand texte qui lui aussi est écrit en 1930 et qui n’est autre que " Malaise dans la civilisation " de Freud, qui ose l’hypothèse selon laquelle les lois psychiques ne valent pas seulement pour les individus, mais peuvent aussi valoir pour les collectivités et que face aux grandes pulsions destructrices, aux grandes pulsions de thanatos, il faut dit Freud, un grand appel aux forces de vie, un grand appel à l’éros. Quand donc, on croise l’hypothèse de Keynes sur la dépression nerveuse collective des sociétés d’abondance, et l’hypothèse de Freud sur les conséquences d’un mal-être psychique, d’une certaine façon, on possède les clefs pour comprendre rétrospectivement l’enchaînement dramatique qui a conduit non seulement à la guerre de 1940, mais aussi aux faits totalitaires de l’entre-deux guerres et de l’après-guerre, qui sont de l’ordre des grands dérèglements psychiques.

 

Parce que - et c’est un autre auteur, Karl Polyani, qui l’a bien analysé dans " La grande transformation " - lorsque qu’une société où le marché ou l’économie de marché est dans son champ de pertinence, il est tout à fait utile et légitime (mais à condition de rester dans son champ de pertinence). Mais, lorsque le marché, selon l’expression de Polyani "sort de son lit", c’est-à-dire sort de son champ de pertinence, alors le processus de marchandisation en vient à toucher le lien politique, le lien affectif, ou la quête de sens ; nous ne sommes plus dans les économies de marché mais dans des sociétés de marché. Ces sociétés de marché produisent des effets délétères parce que comme le lien politique, le lien de réciprocité a été marchandisé. Sous le lien de réciprocité, on trouve tout ce qui est de l’ordre des rapports amicaux, familiaux, amoureux, tout ce qui est de l’ordre de l’économie de la gratuité, de l’économie du don ; tout ce qui fait qu’il vous serait insupportable si étant invité un soir chez des amis, les amis vous disent à la fin du repas : " au fait, c’est 50 € ". Tout d’un coup, il y a un blanc dans la conversation.

 

Il y a des domaines où justement la nature de la relation inter-humaine fait que, si jamais il y a marchandisation, c’est un signe majeur de dégradation. Par exemple, un rapport sexuel tarifé est à l’évidence un signe de dégradation dans l’ordre des rapports amoureux. Un lien politique marchandisé ouvre la voie à la corruption. Un lien de sens qui devient marchandisé, cela s’appelle une secte. Polyani indique donc que, comme ce sont des fondamentaux anthropologiques (c’est-à-dire que les êtres humains ne peuvent pas vivre durablement sans lien de réciprocité, sans lien de sens et sans lien politique), ces liens vont finir par faire retour, mais sur le mode du refoulé et de façon régressive. Dans ces conditions, le politique revient mais sous la forme régressive du politique guerrier. Le sens revient, mais sous la forme régressive des faits totalitaires dans la période des années 30-40 ou des grands faits fondamentalistes et intégristes dans la période actuelle. Ainsi, l’un des grands problèmes auxquels nous sommes confrontés est que la seconde grande tentative de société de marché, celle qui a été inaugurée par la révolution conservatrice anglo-saxonne des années 80, est en train de produire des effets du même type.

 

Ce n’est donc pas un hasard si au coeur des sociétés comme la société américaine, on constate un retour du politique mais d’un politique guerrier, un retour du sens mais d’un sens identitaire de nature fondamentaliste et qui se construit sur l’idée que c’est autrui qui est un barbare. Guerre économique sans cause économique, si on suit l’hypothèse de la dépression nerveuse collective selon Keynes et revisitée par Freud, c’est dire du même coup et c’est mon dernier point que si l’on veut traiter les problèmes au coeur de ce mal développement qui fabrique de la rareté artificielle, il faut modifier le diagnostic pour changer de remède.

 

 

 

III - GRANDIR EN HUMANITÉ

 

Nous sommes dans une situation facile à comprendre à titre individuel. Chacun d’entre nous n’a pas forcément fait une psychanalyse, ni travaillé sur lui-même. Mais chacun d’entre nous sait que quand il est confronté, comme adulte, à une situation inédite, il a pour premier mouvement de répondre à cette situation inédite, surtout si elle est douloureuse, angoissante,..., en allant chercher des systèmes de défense fabriqués antérieurement, par exemple au moment de l’enfance ou de l’adolescence. D’ailleurs, le rôle essentiel d’une thérapie, c’est de dire " Madame, Monsieur, vous n’êtes plus un enfant, vous êtes un adulte..., faites face comme un adulte à ce problème-là ".

 

D’une certaine façon, si l’on suit l’hypothèse de Freud dans " Malaise de la civilisation ", selon laquelle les lois psychiques peuvent être aussi collectives, l’inédit qui est, pour nos sociétés, l’entrée dans l’ère de l’abondance ou en tout cas de la sortie de la rareté, nous fait passer de la question: " Comment survivre ? " à la question: " Pourquoi vivre ? ", question autrement plus difficile que la question " Comment survivre ? ". Le " comment survivre " peut-être dramatique mais la réponse est incluse dans la question: J’ai soif; je cherche à me désaltérer. J’ai faim ; je cherche à accéder à la nourriture... Tandis que passer de la question du " Comment survivre ? " à la question du " Pourquoi vivre ? " et pourquoi vivre quand on sait que l’on va mourir, que les personnes que l’on aime vont mourir... est une question autrement plus délicate qu’on ne peut pas vivre dans la solitude, parce qu’elle est trop lourde pour la vivre seul.

 

C’est d’ailleurs pourquoi, et c’est un des enjeux fondamentaux dans les nouvelles politiques de l’art de vivre, nous avons besoin d’une conception ouverte de la laïcité. Non pas d’une conception réductrice de la laïcité qui interdise l’expression, dans l’espace public, de toutes les questions importantes de la vie, à commencer par la question du sens. Cela est une conception totalement réductrice qui crée un retour du refoulé. Comme inévitablement, les personnes et les collectivités humaines se poseront la question du sens, elles finiront par le trouver, mais dans des espaces qui eux seront fermés. Alors que la vraie définition de la laïcité, celle que donnait Jaurès est de dire : les questions du sens ont parfaitement leur place dans l’espace public, y compris à l’école. En revanche, ce qui est inacceptable, c’est qu’une tradition du sens prétende, au nom de sa propre tradition, interdire d’autres traditions, d’autres quêtes, d’autres réponses. La vraie caractéristique de la laïcité, ce n’est pas la coupure radicale du privé et du public mais ce sont les conditions du pluralisme et de la tolérance dans l’organisation de l’espace public.

 

Si donc nous voulons affronter ces questions inédites autrement que sur le mode régressif - et la guerre économique est un mode régressif - il faut grandir en humanité. Évidemment, face à la perte de repère que produit ce changement de socle culturel, la guerre économique a l’énorme avantage, malgré tous ses dégâts, de re-créer des repères culturels simples: " il y a des gagnants et il y a des perdants ". " Il faut se serrer la ceinture ". " Il faut se nourrir ". C’est d’ailleurs significatif que les termes les plus archaïques reviennent dans le langage courant : " Si on veut gagner plus, il faut travailler plus,... ", alors qu’aujourd’hui, il n’est pas une seule fortune au monde qui soit réellement le résultat d’un travail, d’un effort ou d’un mérite. À l’origine cela a pu être le cas. Mais ensuite, la fortune, pour l’essentiel, a fait la culbute à la faveur de placements dans l’économie spéculative. Quand on atteint les chiffres incroyables que donnent les Nations-Unies où la fortune cumulée de trois personnes est égale au produit intérieur brut de 48 pays, cela donne une idée. Rien que la fortune de Bill Gates - 45 milliards de dollars - (c’est presque les 50 milliards de dollars que l’on cherche), ou, autre exemple, 225 personnes au monde (qui pourraient tenir dans cette salle en se serrant un peu) ont en revenu, l’équivalent de 2,5 milliards d’êtres humains. Cela veut dire que l’on est dans une double situation de misère aux deux bouts de la chaîne.

 

Il y a évidemment la misère de la sous-humanité dans laquelle on condamne 2 à 3 milliards d’êtres humains à vivre dans des conditions de sous humanité. Mais il y a aussi la misère à l’autre bout de la chaîne qui est la misère spirituelle, affective du dérèglement dans l’ordre du désir de possession, où, les personnes n’ont plus aucun sens de ce qu’est la relation à autrui, de la relation à elles-mêmes et de la relation à la nature. Et comme, circonstance aggravante, ces personnes sont en général dans des postes de décision, les dégâts collatéraux de leur propre dérèglement ont des conséquences considérables. Quand Jean-Marie Messier prend des décisions inadaptées, pour prendre un exemple bien connu, ce sont des conséquences pour des milliers de personnes dans son entreprise.

 

Si l’on opère ce renversement, cela veut dire que la question du traitement du mal-être devient une question décisive, une pleine question politique et qu’il existe une façon positive de réussir ces rendez-vous cruciaux auxquels est confrontée l’humanité. Quelle est cette voie ? C’est celle enseignée non seulement depuis des siècles, mais depuis des millénaires par le coeur des traditions spirituelles et des traditions de sagesse. Vous ne trouverez aucune tradition de sagesse, aucune tradition spirituelle par exemple, qui considère que l’accès au bonheur passe par le désir de possession (vous avez, ici, cette belle affiche : " Qui nous fera voir le bonheur ? "), même une tradition comme celle d’Epicure, qualifiée à tort de tradition hédoniste. Le coeur d’Epicure, c’est ce qu’il appelle l’ataraxie, c’est-à-dire la tranquillité de l’âme obtenue si l’on sort du désir de possession. La nouveauté à laquelle nous sommes confrontés, c’est que nous sommes en train de trouver sur le plan politique (et également sur le plan économique et sur le plan social), cette vieille question posée par la sagesse depuis des millénaires. Justement parce que le politique ne peut plus se permettre de traiter la violence inter-humaine par exorcisme sur des victimes émissaires, et parce que l’humanité est confrontée à un rendez-vous avec elle-même, elle ne peut réussir à se construire positivement dans sa propre histoire, elle ne peut grandir en humanité que si elle considère que ce fameux homo sapiens n’est pas une origine mais en revanche pourrait être un projet.

 

Grandir en humanité c’est effectivement être capable de grandir dans l’ordre de l’être, dans l’ordre de la quête de la spiritualité, dans l’ordre de la sagesse, étant précisé, pour qu’il n’y ait pas de confusion à faire, que le terme de " spiritualité " n’est pas réductible aux grands faits religieux. Il existe des spiritualités athées, des spiritualités agnostiques et, comme le dit très bien Arnaud Desjardins, dans un de ses livres; il y a aussi des matérialismes religieux. L’une des formes les pires de la privatisation, c’est la privatisation du sens. Lorsque l’on affirme que " hors de mon Eglise, point de salut, seul mon Dieu est recevable ", on pose un acte de violence autrement plus grave qu’un acte de violence dans l’ordre de la captation de richesses monétaires ou même de la captation de pouvoir. Il existe donc des matérialismes religieux qui peuvent être parfaitement des sources de blocage par rapport à la quête spirituelle, qu’elle soit individuelle ou collective.

 

En tout cas, cela signifie que l’on va retrouver sur le plan collectif des questions que d’habitude, on posait simplement dans l’ordre de la transformation personnelle. Et la tension dynamique qui est aujourd’hui à créer, ne se situe pas simplement comme on le disait, il y a quelques années entre le local et le global, mais entre le personnel et le mondial. L’avenir de l’humanité se joue tout à fait collectivement, comme aventure collective de notre espèce, et elle se joue en même temps dans chacune de nos propres vies.

 

Parce qu’à côté de tous les risques précédemment évoqués, il y en a un que l’on n’évoque jamais (mais qui est le plus radical), que l’on pourrait appeler la " fatigue d’humanité ". Il existe, en effet, une façon très simple d’en finir avec l’aventure humaine, quand bien même on aurait réglé les problèmes écologiques, de risque de destruction massive, de la révolution du vivant etc... C’est tout simplement que s’il n’y a plus de désir d’humanité, si l’humanité n’a plus envie de transmettre sa propre aventure, on a là le moyen le plus radical d’arrêter l’histoire humaine. Dans ces conditions, ce n’est pas simplement par des logiques de peur qui peuvent être lucides, mais qui accroissent les sentiments d’impuissance et de fatalisme, mais c’est en mettant en évidence ce projet positif de désir d’humanité que nous pouvons aussi créer les conditions qui font que poursuivre l’aventure humaine pour nous-mêmes ou pour nos enfants devient possible. C’est cela grandir en humanité.

 

Je terminerai juste en reprenant cette belle phrase d’Alexander Lewell: " Traverser la vie le coeur fermé, c’est comme faire un voyage en mer à fond de cale ". Toute la question est effectivement de déterminer comment nous nous donnons mutuellement la capacité de monter sur le pont. Cela veut dire à la fois lutter contre toutes les conditions de sous humanité (ce qui justifie tous les combats dont le CCFD est un des grands acteurs : contre la misère, contre l’exclusion, contre la pauvreté, contre l’absence de soins, etc...), mais c’est aussi également lutter simultanément contre les conséquences délétères que le désir de possession produit à travers les deux mille milliards de dollars de mal-être annuels que j’évoquais dans le début de mon intervention.

 

 

 

DÉBAT

 

 

 

La puissance du micro d’enregistrement n’a pas été suffisante pour capter les questions (regrets et excuses auprès de ceux qui ont posé des questions), mais en voici les réponses.

 

 

Devant le nombre de questions et l’importance des sujets abordés par ces questions, Patrick Viveret suggère de rester la nuit!

 

 

Où sont les forces de vie

qui peuvent porter des projets de désir d’humanité ?

 

En réalité, on en trouve partout. Vous posiez la question, par exemple, de leur présence dans les milieux internationaux,. Je peux vous dire que, quand on a lancé ce processus " Dialogue en humanité ", on a trouvé des responsables dans les institutions internationales et souvent des hauts responsables qui nous disaient: " Heureusement que vous lancez ce processus, parce que ces questions-là, on les sent, on les rencontre, mais on n’a pas d’espace pour les traiter ". Il y a là de grands responsables de l’ONU, du PNUD (Programme des Nations pour le Développement), de 1’OIT (Oraganisation International du Travail), mais vous trouvez tout aussi bien des responsables du FMI Monétaire International), de la Banque Mondiale, etc...; donc il y a des acteurs qui sont prêts à se placer dans des logiques de force de vie partout. De la même façon qu’inversement, aucun milieu n’est a priori préservé contre les pulsions mortifères.

 

Alors si on prend les choses d’un point de vue plus sociologique, il y a une étude très intéressante qui a commencé aux Etats-Unis, mais qui se fait actuellement en Europe et qui a pour titre " l’émergence des créatifs culturels " et cette étude est très intéressante parce que c’est une enquête lourde qui a été faite au départ. C’était une enquête sur 100.000 personnes. Vous voyez, ce n’est pas l’enquête par téléphone sur 953 personnes, donc une enquête très lourde, un peu comme les enquêtes de type Cofremca sur les grands modèles culturels et, notamment, comment se départageaient les américains entre le modèle moderniste et le modèle traditionaliste. Et puis, ils avaient une fraction de l’échantillon qui avait des réponses contradictoires. Sur certaines, ils apparaissaient traditionalistes, sur d’autres points modernistes. Dans un premier temps, ils se sont dits : " Tiens, il y a des gens schizophrènes dans l’échantillon " et comme il y en avait quand même beaucoup, ils ont fini par se dire que c’était peut-être l’émergence d’un nouveau modèle social culturel. De fait, ils ont été réinterviewer cette catégorie de population et ils ont découvert qu’il y avait en fait une grande cohérence chez ces personnes-là. À la fois une cohérence dans leurs idées ; par exemple, ils pouvaient être de sensibilité écologiste et féministe, qui étaient plutôt marqués du côté de la tradition de la modernité et en même temps en grande quête spirituelle qui, classiquement, étaient plutôt mis dans la colonne traditionnelle. Ce sont des gens qui avaient décroché du modèle dominant mais de façon non spectaculaire et dans une totale non-violence. Non seulement, ils exprimaient une assez grande cohérence quant à leurs idées ; mais, dans le lien entre leurs idées et leur propre vie, c’étaient des gens qui avaient pris des risques importants pour avoir des projets professionnels, par exemple, en rapport avec leur projet de vie, quand bien même ces projets professionnels entraînaient des pertes importantes de revenus...

 

Ils ont estimé d’après leur échantillon, que le noyau dur de ces créatifs culturels représentait de l’ordre de 12% de la population et le noyau plus large, de l’ordre de 25%. Alors, ils ont été retrouvés ces gens en leur disant: " Est-ce que vous avez conscience d’appartenir à un formidable nouveau courant porteur, parce que le seul à même de dépasser les contradictions dans lesquelles se débat la société américaine entre les ravages du modèle moderniste sous cette forme déséquilibrée et la contre-réaction fondamentaliste ? ". Mais quand on leur disait cela, ils étaient surpris; ils ouvraient de grands yeux et ils disaient : " Mais pas du tout. Nous sommes marginaux ; nous sommes dans notre coin". C’est dire que ce phénomène des créatifs culturels existe mais, pour le moment, il existe encore en creux. On le voit apparaître à travers des tas de manifestations mais qu’on analyse de façon très éclatée.

 

Par exemple un jour, vous avez une enquête sur la consommation. On dit: " Tiens, c’est curieux, il y a à peu près un quart de nouveaux consommateurs entre guillemets pour lesquels des exigences telles que, par exemple, le commerce équitable vont être un élément déterminant. " Un autre jour, on va dire: " Tiens, il y a des tas de jeunes qui avaient une carrière toute tracée et ils préfèrent abandonner cette carrière, car ils ont envie de réaliser un projet de vie ". Là ce sont des retraités qui ne sont pas du tout retraités, qui disent: " Moi, je n’ai pas du tout envie de continuer mon boulot, car je vais enfin pouvoir faire le vrai métier de mes rêves ". Ce sont souvent des gens très actifs et qui rentrent dans un rapport de grande générosité. Là vous avez des gens qu’on va qualifier de néo-ruraux, mais, ils ne sont pas du tout " néo-ruraux ", simplement ils sont en quête d’une faim de qualité de vie qu’ils n’ont pas du tout trouvée dans l’excitation maladive de la grande ville.

 

Ces phénomènes sont aujourd’hui éclatés et l’un des éléments décisifs est de permettre à tous ces acteurs de se reconnaître justement comme force de vie collective et évidemment pas sous la forme: " On va créer un parti des créatifs culturels avec un chef des créatifs culturels ", car le propre de ces créatifs culturels, c’est que, par exemple, les valeurs de pluralisme sont des valeurs structurantes de leur comportement.

 

 

Le rôle des médias

 

Alors les médias par rapport à cela ? Le problème des médias est que pour la plupart d’entre eux, ces phénomènes sont invisibles. J’ai été toute une partie de ma vie dans les médias, il faut voir que c’est très difficile d’aller repérer ces phénomènes-là ; non seulement parce que les créatifs culturels sont des gens qui n’ont pas envie d’être médiatisés, mais aussi, parce qu’on est sur des phénomènes en profondeur; on est sur des phénomènes où le rôle du temps, voire de la lenteur va jouer un rôle très important.

 

Il est significatif qu’une étude comme celle-là qui aurait du faire un énorme "boum" dans les milieux de la sociologie et de la publicité, n’ait trouvé en France qu’un tout petit éditeur qui s’appelle Yves Michel, pour traduire et transmettre cette étude. Alors pourquoi ? Pour une raison qui est assez simple. J’ai été "prof" au centre de formation des journalistes à un moment de ma vie, et le premier cours qu’on était censé enseigner aux futurs élèves journalistes, c’était " Qu’est-ce qu’une nouvelle? " L’exemple classique qui était donné : le train qui arrive à l’heure, ce n’est pas une nouvelle. Seul le tram qui n’arrive pas à l’heure est une nouvelle. Effectivement, dans l’ordre des objets, des techniques, des machines, ce qui marche bien est la règle, mais on feint de considérer que c’est vrai aussi dans l’ordre des rapports inter-humains. Or ce n’est pas du tout comme cela que cela se passe. Bien souvent, le fait que cela se passe moins mal que cela pourrait se passer est une formidable nouvelle. C’est pour cela que j’ai appelé ce livre " Pourquoi cela ne va pas plus mal ? " Parce que se poser la question: "Qu’est-ce qui fait que nos sociétés, fort heureusement, ne fonctionnent pas conformément à ce qu’on voit au journal télévisé de 20 heures ", est une question qui nous permet justement d’aller détecter ces forces de vie qui sont à l’oeuvre, mais que la plupart du temps les médias ne vont pas voir ou ne vont pas voir directement.

 

Mais de la même façon que vous avez des personnes dans des institutions internationales qui sont en train de bouger, je connais personnellement un certain nombre de journalistes dans des grands médias qui sont aussi en train de faire ce chemin. Par exemple, l’initiative qui a été prise par une équipe autour de Jean-Claude Guillebaud, qui s’appelle " Reporter d’espoir " et qui est de construire un magazine qui raconte même dans les situations les plus tragiques comment les forces de vie sont à l’oeuvre et en quoi ce sont des informations absolument passionnantes. Ce type d’initiative, à mon avis, va apparaître de plus en plus.

 

 

Les inégalités

 

Ce que je dis à propos du problème des inégalités, je ne le dis pas dans l’ordre de la diabolisation. Quand j’évoquais Bill Gates, je n’ai pas dit: "C’est la faute à Bill Gates", je n’ai fait simplement, que pour donner des ordres de grandeur, que dire: "Tiens, on cherche 50 milliards de dollars, là, il y en a 45". Cela ne retire rien ni au génie de Bill Gates, ni à ce qu’il fait dans l’ordre de ses fondations philanthropiques. Mais là, il y a un vrai problème de régulation qui renvoie d’ailleurs à l’une des dernières questions qui m’étaient posées quand vous disiez : " on ne peut pas faire obligation de sens ou de conscience aux personnes ". Je suis tout à fait d’accord avec vous, mais par contre, on n’est pas non plus obligé de créer des conditions aggravantes du mal-être psychique. Quand on crée, par exemple, un processus comme le processus éducatif, que ce soit à l’intérieur d’une éducation nationale ou que ce soit à travers de l’éducation populaire, qu’est-ce qu’on va faire ? On va essayer de créer des conditions telles que les petits d’hommes s’élèvent dans leur capacité d’humanité. Si inversement, vous les placez dans une situation où ils vont être en permanence dans un univers où le sentiment que pour réussir sa vie, il va falloir se battre contre autrui, il va falloir être essentiellement dans une posture marchande, vous créez des conditions psychiques et émotionnelles qui sont régressives. Je ne demande aux pouvoirs publics, je ne demande pas aux grands systèmes de régulation d’être, de remplacer des leaders de conscience. Cela n’est pas leur métier et ce serait contre-productif. Ce que je demande a minima, c’est, d’une part, que les voies ouvertes par toutes celles et par tous ceux qui veulent s’engager dans cette direction soient réellement ouvertes - ce qui est aujourd’hui très difficile - et je demande que, d’autre part, on ne continue pas d’aggraver les choses

 

• soit dans le sens de la sous humanité, c’est-à-dire des personnes qui sont en état d’être obligées de se poser la question de la survie alors que les conditions sont réunies pour se poser la question du " pourquoi vivre ? "

• soit ou en même temps dans l’ordre du développement, dans l’ordre de l’être et pas simplement dans l’ordre de l’avoir.

Alors là, où quand même il y a un rapport - je me bats personnellement pour cela et je ne suis pas le seul - c’est dans un plafonnement des hautes fortunes et des hauts revenus. Au delà d’un certain seuil d’inégalités, l’ampleur est telle que ce n’est plus seulement un problème de justice sociale, cela devient un problème d’ordre public. J’habite Nanterre, je peux vous dire que l’argument principal des dealers dans les cités, c’est de dire à un jeune : " Tu es vraiment trop bête de vouloir gagner en un mois ce que tu pourrais gagner en deux heures et d’ailleurs regarde le journal télévisé d’hier soir, on a encore entendu parler de tel patron, de tel sportif, de tel présentateur de télé qui rafle le jackpot sans qu’il n’y ait aucun rapport légitime avec un degré de mérite, d’effort, d’utilité sociale etc.. " Vous pouvez prendre la personne la plus utile, la plus travailleuse ... et vous pouvez prendre la personne la plus paresseuse, la moins utile..., rien ne justifiera par exemple que Madame Liliane Bettancourt ait aujourd’hui un patrimoine égal à un million d’années d’un smicard. Là, on est dans des problèmes qui ne sont plus simplement des problèmes de justice, mais qui sont des problèmes d’ordre public. C’est pour cela qu’avec le collectif "Richesse" où vous avez des associations comme le Secours Catholique, comme Emmaus, comme Attac ... on est en train de travailler sur un projet qu’on appelle le RMA, le nouveau RMA : Revenu Maximal personnel Acceptable. Cette proposition est évidemment une proposition très radicale ; elle a comme caractéristique - et vous allez retrouver ici votre exemple sur Bill Gates - de proposer aussi une mesure très libérale qui est la suivante: une fois qu’on a déterminé, par exemple à l’Assemblée Nationale, le seuil d’inégalité qui paraissait compatible avec le système de valeurs de la communauté, par exemple pour la France, le triptyque "Liberté, égalité, fraternité", cela détermine un seuil maximal et un seuil minimal. Au-delà de ce seuil, une personne qui dit: " Mais, cet argent ce n’est pas du tout pour mon bien personnel que je l’utilise, je vais créer des emplois, je vais sauvegarder du patrimoine, bref, je vais avoir des fonctions d’utilité collective ". On va lui dire : " Chiche ". " Puisque vous reconnaissez, vous-mêmes, que ce n’est pas pour vous, vous avez à travers le mécanisme des fondations un moyen très simple de créer un partenariat entre la collectivité et vous-même. Et, c’est seulement, si au cours d’une année fiscale, vous avez été incapable de faire cette démonstration de cette utilisation de ce surplus d’argent, qu’à ce moment-là l’impôt sur la fortune viendra effectivement le récupérer; car si vous n’avez pas d’idées, la collectivité, elle, en aura ". Cette mesure radicale, avec un système très libéral, est en plus soutenue par le Medeff, le Medef étant le "Mouvement pour un Espace de Désintoxication de l’Économie Financière et pour la Fraternité ". C’est le Medeff avec deux F. Mais je ne suis pas très loin, je ne suis pas si loin de la réalité par rapport au Medef avec un seul " f " parce que nombre de responsables du Medef reconnaissent, la plupart, en privé, mais même quelquefois en public, que le niveau actuel atteint par les fortunes des patrimoines et des revenus est démentiel et est en train de tuer l’image de l’entreprise dans nos pays. C’est absolument dramatique.

 

 

 

Le rapport " individuel - collectif",

la démocratie, la non violence

 

Je termine parce que je suis trop long. C’est tout le rapport justement individuel-collectif ou la question des effets boule de neige. Je crois effectivement - et cela, après tout, est exactement la voie qui avait été ouverte par Mounier et par le personnalisme -que c’est dans cette tension dynamique d’une personne, c’est-à-dire d’un individu membre par son appartenance d’une communauté humaine que la construction du désir d’humanité peut passer. Donc, il faut cesser d’opposer d’un côté les réformes de structures, de l’autre les réformes de mentalité ou de dire : " C’est peut-être bien, mais tant qu’on n’aura pas fait de réformes de structure, on ne sera pas sur des choses sérieuses ", ou inversement: " Tant qu’on n’aura pas changé les mentalités... ". Non, c’est simultanément qu’il faut travailler sur les deux bouts de la chaîne. Comme vous le dites très bien, c’est en nous-mêmes que le rapport à notre propre inhumanité ou sous-humanité se trouve présent. Je considère, par exemple, que la démocratie doit être envisagée de plus en plus dans sa dimension qualitative et on en a d’ailleurs impérativement besoin pour traiter la nature des problèmes complexes que j’évoquais par ailleurs. On a besoin d’une haute qualité démocratique. On parle de haute qualité environnementale. On a besoin d’une haute qualité démocratique et la démocratie, dans sa dimension qualitative, c’est au fond, l’équivalent, pour une collectivité, du travail sur soi que fait un individu en quelque sagesse.

 

Alors vous avez raison de dire que la question centrale, c’est celle du rapport à la violence. La non violence active est un enjeu fondamental dans toutes les stratégies positives. Il y a une formidable actualité de Jaurès, une formidable actualité de Gandhi, une formidable actualité de Luther King quand il s’agit de traiter les problèmes à l’échelon planétaire, tels que je les ai évoqués. Nous avons besoin d’une stratégie gandhienne en quelque sorte ou jauressienne à l’échelle mondiale. Et là, l’une des phrases les plus fortes a été dite par Luther King et c’est elle que je dirai pour terminer: " Il faut nous apprendre à nous aimer comme des frères ou nous préparer à périr comme des imbéciles ". Cette phrase est forte car elle montre bien que l’amour n’est pas simplement une question d’émotion, de sentiment ou d’affection (autre point fondamental que nous enseignent toutes les sagesses et toutes les traditions spirituelles et pour qui la qualité de relation avec autrui dépend directement de la qualité de relation à nous-mêmes). Gabriel Marcel disait: " L’égoïste est celui qui ne s’aime pas assez ". C’est une phrase paradoxale mais très juste, c’est-à-dire que c’est justement, dans la souffrance intérieure d’une personne qui est mal en elle-même, qu’est l’origine de cette quête éperdue de la reconnaissance dans le regard d’autrui. Donc, apprendre à aimer, dès lors que l’amour n’est pas seulement de l’ordre de l’émotion et du sentiment, mais relève de l’apprentissage de considérer les autres êtres humains comme des compagnons de voyage dans l’aventure collective de l’humanité, et du lien que fait Luther King à travers le risque " de périr comme des imbéciles " avec la question de l’intelligence collective. La vraie intelligence collective à construire n’est pas l’intelligence réduite à la rationalité; c’est l’intelligence du coeur. Il y a un rapport dynamique :

 

• entre le fait d’utiliser les grandes émotions, les grandes passions dans leur part dynamique de désir de vie et d’humanité, et

• une capacité de progresser dans l’ordre de l’intelligence et dans l’ordre de la conscience qui nous amène justement à la même conclusion.

Vous disiez: " Oui, mais c’est vrai qu’il y a un certain nombre de raretés " ; vous preniez l’exemple des ressources fossiles en voie de disparition. Oui, mais là aussi on est en problème d’intelligence collective liée à des changements de mode de vie et de consommation puisque vous savez par exemple que la voie qui réunifierait les exigences du développement durable, les exigences de la lutte contre la pauvreté, les exigences de la santé... c’est ce qu’un des sages de notre temps appelait " la voie de la sobriété heureuse " - ou ce que Majiv Ramema appelle " la voie de la simplicité volontaire ". Rien que le fait que nos appareils de télévision restant en veille, mobilisent une puissance significative de centrale nucléaire, permet de se rendre compte de ce que cela veut dire. Donc, il y a quantité de changements aussi bien personnels que collectifs qui sont possibles dans " la voie de la simplicité volontaire " et de " la sobriété heureuse ". Mais ces changements-là ne sont possibles que si les conditions du passage d’objectifs de l’ordre de l’avoir à l’ordre de l’être se trouvent également réunies.

 

Remerciements

 

(G. Baisle)

 

 

 

 

 

Atterrissant après la haute altitude à laquelle nous a fait vivre Patrick Viveret, je voudrais vous dire, modeste incitation à poursuivre, que le texte de son intervention vous sera adressé le plus rapidement possible. Mais, plus sérieusement, vous pouvez vous procurer les ouvrages de Patrick Viveret :

 

• "Attention Illich ". 1976 aux éditions du Cerf.

 

• " Pour une nouvelle culture politique " en collaboration avec Pierre Rosanvallon. 1977 au Seuil.

 

• " L’évaluation des politiques et des actions publiques ".1990 à la documentation française.

 

• " Démocratie, passions, frontières ". 1996 aux éditions Charles Léopold Mayer.

 

• " Reconsidérer la richesse ". Mars 2004 aux éditions de l’Aube.

 

• " Pourquoi cela ne va pas plus mal ? " Février 2005. Édition Fayard.

 

Dans les fiches des libraires leur permettant de commenter les ouvrages de Patrick Viveret, il n’est pas indiqué " Pour adultes avertis " comme on le faisait autrefois pour certains films, mais on dit: " pour public motivé ". Comme vous êtes venus ce soir, la motivation est assurée et je pense que vous trouverez dans les livres de Patrick Viveret des échos ou des compléments à ce qu’il nous a dit ce soir.

 

 

Mais il me semble qu’à la suite de cette intervention, nous pouvons suggérer quelques pistes pour prolonger cette rencontre : ce qui serait en quelque sorte le meilleur des remerciements qui pourrait être adressé à Patrick Viveret.

 

• Nous pouvons, pour l’avenir, nous informer avec plus d’exactitude sur ces sujets. Oserais-je dire que nous en avons le devoir. Je sais le peu de temps disponible de chacun, mais face à des questions majeures et complexes, nous avons, oui, je le crois, le devoir d’une information de qualité.

• Nous pouvons aussi, car nous sommes tous des consommateurs, réfléchir à nos habitudes de consommation et le cas échéant les remettre en cause. Laisser les bas morceaux de la volaille à nos voisins démunis tout en détruisant leurs emplois dans ce secteur, est-ce une bonne pratique... ? On pourrait citer d’autres exemples.

• Nous pouvons aussi participer à des campagnes de plaidoyer, comme celle actuellement en cours, pour demander le respect des 8 objectifs du développement pour le millénaire, adoptés en 2000 par les Nations Unies pour 2015. Le 1er d’entre eux et sans doute l’un des plus importants est d’éliminer l’extrême pauvreté en réduisant de moitié la proportion des personnes souffrant de la faim dans le monde. Mais, on le sait, les moyens ne suivent pas.

• Nous pouvons bien sûr participer financièrement aux projets de développement, soutenus par le CCFD qui, avec l’avis de l’Église locale, soutient les projets conduits par des partenaires locaux.

• Nous pouvons, chrétiens que nous sommes, prier Dieu de donner aux hommes de notre temps la sagesse et de leur inspirer le respect de l’autre. Qu’au delà de la justice, ils se montrent solidaires.

• Nous pouvons aussi participer à des mouvements d’idées générateurs de plus de justice et d’équité envers nos frères démunis.

• Il est sûrement beaucoup d’autres idées pour donner suite à la réflexion de ce soir, mais je laisse à chacun le soin de la découverte...

Merci à tous de votre participation. Encore une fois, grand merci à Patrick Viveret et bon retour à tous.

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Introduction à la rencontre

Du 14 avril 2005

Avec ²Patrick Viveret

 

Gérard Baisle, président du Comité Diocésain de Paris du CCFD

 

 

 

Chers Amis,

 

Nous sommes beaucoup plus nombreux que nous le pensions initialement. Je m’en réjouis et j’y vois au moins 4 raisons :

• Le thème de cette rencontre est vraiment d’actualité et nous préoccupe tous de plus en plus,

• Le grand intérêt que suscite la pensée de Patrick Viveret. Au passage, je le remercie de s’être prêté de manière si sympathique à cette rencontre.

• La force de l’amitié qui nous unit et qui nous fait partager des vérités de vie.

• Enfin la demande amicale qui, depuis l’annonce de cette rencontre, nous pousse à inviter tel ou tel.

Pourquoi, le Comité Diocésain de Paris du Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement: CCFD, a-t-il pris l’initiative de cette rencontre ?

 

Le CCFD, beaucoup ici le savent, a été créé par les Mouvements et Services d’Église, en l961 à la demande des évêques de France pour répondre à la question de la faim dans le monde. À l’époque, il s’agissait, dans l’esprit de l’Église d’une mission de courte durée... Hélas.

 

De la lutte contre la faim, on est vite passé au développement et depuis quelques années, on s’est rendu compte que les règles du jeu économique mondial souvent le fait de pays développés, pénalisaient les pays les plus démunis dans leur développement. D’où, l’intérêt manifesté par le CCFD, aux causes du sous-développement des pays les moins avancés économiquement.

 

Le CCFD est en cela en parfaite harmonie avec le Conseil National de la Solidarité présidé par Mgr Lacrampe qui écrit dans un petit livre récent et fort intéressant qui s’appelle " Partager au nom du Christ " : " Les phénomènes de sous développement, de la faim et de la misère ne sont pas sans explications. La responsabilité humaine est largement engagée dans le désordre... Le devoir des croyants est clair. Il leur revient d’analyser et de comprendre les causes des maux qui limitent le bien-être de peuples entiers afin de travailler à leur suppression ".

 

Cette mission de développement et celle de sensibiliser la population française, la population chrétienne à la nécessité de la solidarité internationale, ont été constamment confirmées au CCFD par les évêques de France. En confiant chaque année au CCFD la collecte de partage de carême, ils font de ce partage un geste de l’Église de France tout entière.

 

Nous vous l’avons écrit. Dans notre monde :

• La guerre est multiple,

• Les attentats sont quotidiens,

• La recherche du bonheur est souvent individuelle avec une aspiration à plus de spiritualité,

• L’argent est omni-présent de même que la pauvreté,

• Plus de 800 millions d’habitants de notre terre sont sous-alimentés,

• Les chefs d’État prennent à l’ONU des résolutions pour réduire de moitié d’ici 2015, l’extrême pauvreté mais les moyens ne suivent pas.

Chrétiens, pouvons-nous rester indifférents à ces réalités ?

 

Vous êtes nombreux, ce soir, à connaître le père Robert Jorens. Il est maintenant l’aumônier du Comité Diocésain du CCFD. Il posait récemment cette question aux équipes bénévoles des paroisses : " Comment montrer le visage d’amour de Dieu, sans manifester dans les enjeux les plus importants de l’existence d’aujourd’hui, le service de l’amour des frères ".

 

Il est ainsi parfaitement légitime que le CCFD propose une réflexion qui ne soit pas seulement une belle réflexion, mais une réflexion qui porte à l’action pour contribuer à un avenir autre.

 

Pour cela, le père Robert Jorens m’a suggéré de faire appel à Patrick Viveret. Il le connaît depuis fort longtemps et je lui laisse le soin autant que le plaisir de vous le présenter. Il le fera beaucoup mieux que moi.

 

Après l’intervention de Patrick Viveret, nous aurons un débat très libre de questions et de réponses et en conclusion, si vous me le permettez, je redirai quelques mots.

 

Présentation de Patrick Viveret

 

(Père Robert Jorens, aumônier du Comité Diocésain de Paris du CCFD)

 

 

 

Patrick Viveret, que je connais effectivement depuis longtemps, est à mon avis porteur d’une question dont je pense que tout homme devrait l’entendre un jour ou l’autre. J’imagine que pour vous tous, cette question sur le sens de la vie, et à cause de la convivialité des hommes entre eux, ne concerne pas simplement un secteur de l’humanité, mais la totalité de l’humanité et j’imagine que d’une façon ou d’une autre, tous, vous vous l’êtes posés.

 

J’ai été content de penser que vous tous dont je connais de fait beaucoup d’entre vous, certains même depuis longtemps et dont l’existence, la vôtre, me tient beaucoup à coeur nous rejoignaient ce soir. C’est cela la fraternité humaine.

 

J’ai entendu Patrick Viveret à la suite d’une responsabilité qu’il a maintenant à la Cour des Comptes (il est conseiller référendaire à la cour des comptes) où il a été chargé d’une mission sur une autre approche de la richesse. Dans ce cadre, il a rédigé un rapport intitulé :

 

" Reconsidérer la richesse ".

 

Par ailleurs, au centre Sèvres, je l’ai entendu dans le cadre d’une conférence qu’il donnait avec d’autres et j ‘ai trouvé que la façon (simple et en même temps innervée de toute une dimension spirituelle), dont il posait cette question faisait que j ‘aurais été heureux que vous l’entendiez.

 

En fait quand nous avons pensé faire cette rencontre, je crois que c’était fondé sur le désir que cette question que je crois si essentielle, vous puissiez à nouveau la réentendre si elle n’est déjà en vous et peut-être à cause de cette nouvelle vague qui vient à vous, à votre esprit, à votre coeur, sentir naître en vous le désir d’une amorce de mûrissement et de réponse.

 

Patrick Viveret qui est aussi philosophe, vient de me montrer que le dernier livre qu’il a sorti, s’appelle - j ‘aime bien ce titre - " Pourquoi cela ne va pas plus mal ? " et voilà que ce livre, il l’a dédicacé à moi (merci) mais il l’a dédié à Claire (6 ans), Thomas (8 ans) et Neil

 

(5 ans), à qui il " voudrait transmettre le désir de vivre intensément leur voyage d’humanité sur cette planète magnifique et fragile ". Voilà, j’en ai dit assez pour le présenter. Le reste, sa pensée, vous atteindra certainement.

 

 

 

Tribune Libre

Fractures sociales, fractures démocratiques

In Agoravox

mardi 29 novembre 2005.

 

Contrairement à une idée complaisamment répandue, nous ne vivons pas actuellement une crise propre à la France, même si celle-ci prend dans notre pays certains caractères spécifiques. Les tensions mondiales actuelles, de plus en plus dramatiques, résultent du modèle mortifère que l’on pourrait qualifier de "D-C-D" (dérégulations-compétitions-délocalisations), et s’expriment autant par la crise sociale française que par le spectacle de la fracture sociale et raciale américaine au moment de l’ouragan Katrina, par les murs dressés aux portes de l’Europe et révélés par les drames de Ceuta et Melilla, ou par les attentats de Londres perpétrés par des jeunes que l’on croyait "intégrés" à la société britannique. On peut émettre l’hypothèse que ces faits dramatiques accompagnent l’entrée en crise de la deuxième "société de marché", apparue avec la révolution conservatrice anglo-saxonne, au début des années 1980.

Karl Polanyi avait analysé dans un ouvrage classique, La Grande Transformation, l’émergence, le succès et la décomposition de la première "société de marché" pour la période précédant la première guerre mondiale. Celle-ci , qu’il distinguait de l’économie de marché, se caractérise par l’extension généralisée hors du champ proprement économique de la marchandisation, ce qu’il exprimait par l’image du fleuve de l’économie sortant de son lit. C’est ainsi que des liens fondamentaux non réductibles à l’économique (le lien politique, les liens affectifs, la recherche de sens par exemple) entrent à leur tour dans la sphère marchande. Or, si la marchandisation des échanges et des économies peut, dans un premier temps, avoir un effet pacifiant, car le monde des affaires a besoin d’un minimum de paix, elle conduit, dans un second mouvement, à détruire la substance même du vivre ensemble d’une société , par le creusement des inégalités, sur le plan social, la perte des repères et des valeurs fondamentales sur le plan éthique, et la dissolution du lien politique, renvoyé soit à l’impuissance face à l’extension indéfinie de la marchandisation, soit à la corruption par la marchandisation directe de la société politique.

Cependant, le lien politique, le lien affectif, le lien de sens (on pourrait dire de la même façon l’inscription de l’humanité dans le lien écologique) constituent historiquement des "fondamentaux" non réductibles au marché. Ces liens finissent donc par "faire retour", mais le plus souvent sous des formes régressives . C’est ainsi que la première société de marché a vu le retour du politique, mais sous la pire forme régressive, celle de la guerre (deux guerres mondiales en moins d’un demi-siècle) et celle du sens, mais sous la forme régressive de trois grands faits totalitaires fascisme , nazisme, stalinisme.

C’est sur la double ruine de ce capitalisme intégral de la société de marché et des faits totalitaires qu’il avait générés que se sont construites les régulations politiques et sociales d’après guerre, connues sous la dénomination d’États providence. Mais ces économies sociales de marché, régulées, bien adaptées à des reconstructions industrielles dans un cadre national, se sont révélées impuissantes à s’exprimer à l’échelle internationale, et à accompagner la mutation informationnelle. Et c’est cet échec qui a ouvert la voie à cette seconde tentative de globalisation capitaliste qui assuré progressivement sa suprématie sur les modèles de type États providence, par sa vision mondiale et sa capacité à utiliser les vecteurs immatériels de la finance et de la communication.

Tout laisse cependant penser que cette seconde tentative de société de marché mondiale est en train, plus rapidement que la première, du fait des effets accélérateurs des mutations technologiques, de produire des effets dramatiques comparables à la première. C’est ainsi qu’au cœur de la première puissance marchande mondiale, on a vu émerger , à travers la révolution conservatrice anglosaxonne, d’abord avec Ronald Reagan, mais de manière beaucoup plus radicale sous la présidence Bush actuelle, un retour du politique sous la forme guerrière, et un retour d’une demande de sens, mais exprimée mais sous la forme d’un fondamentalisme religieux ultraconservateur qui cherche à compenser la dissolution des repères et des valeurs que produit la marchandisation intégrale.

L’un des effets les plus pervers des logiques de guerres économiques produites par ce que Joseph Stglitz nomme "le fondamentalisme marchand", c’est qu’il génère des logiques de guerres sociales , de guerres du sens, et s’accompagne de grandes régressions émotionnelles. La polarisation de richesses est induite par la dérégulation d’une économie financière aujourd’hui détenue par 5% de la population mondiale. Celle-ci creuse les inégalités, notamment au sein des classes moyennes qui éclatent, entre ceux qui disposent d’un capital, et ceux qui, touchés par les nouvelles formes de précarisation et de paupérisation, se voient (ou voient leurs enfants) menacés par ce qu’ils vivent comme une déchéance ou un déclassement. Une logique rationnelle voudrait que cette régression soit source de critique contre les classes possédantes, et le système social à l’origine de ces inégalités. Mais la logique émotionnelle est hélas souvent inverse. Pour maintenir la "distinction" (cf P Bourdieu) c’est contre plus petit ou plus faible que soi que l’on retourne son agressivité ou son sentiment de révolte. L’idée que "l’on en fait trop pour les exclus et les immigrés" devient alors le poison d’un populisme instrumenté par des courants politiques autoritaires, qui exploitent les logiques de peur et présentent à l’opinion des boucs émissaires. Dans le même temps, une partie des exclus, faute d’une capacité d’expression sociale et politique de leurs frustrations, bascule dans une autre forme de régression émotionnelle, caractérisée par une haine en grande partie irrationnelle qui peut prendre des formes nihilistes et même raciales.

Nous sommes ainsi en présence de deux fractures sociales, et non pas d’une seule: celle qui résulte de la peur du déclassement des nouvelles classes moyennes largement constituées par les classes ouvrières d’une part , celle des "exclus" et des "sans" (sans papiers, sans logements, sans emplois, sans avenir etc.) d’autre part. Ces deux populations sont victimes de la société de marché, mais la régression émotionnelle tend à les monter les unes contre les autres. De même, il n’y a pas une seule fracture démocratique, mais deux . La première s’est creusée entre la classe politique et des acteurs soucieux d’exercer leur droit de citoyenneté active, insatisfaits des logiques d’appareil ou des batailles d’écuries dans lesquelles se complaisent les partis . C’est à la réduction de cette fracture que concourent les initiatives qui cherchent à promouvoir des formes de démocratie plus participatives et "votez y" prend évidemment sa part à cette tâche. Mais nous resterons en deçà du problème, si nous ne voyons pas qu’il existe une autre fracture démocratique plus profonde et plus grave, celle des classes moyennes précarisées et des catégories populaires bloquées dans leur espoir d’ascension d’une part , celle des exclus et des "sans" d’autre part.

S’il y a une spécificité française, c’est que l’incompréhension entre ces deux catégories de victimes de la société de marché est particulièrement forte, car les leviers sociaux et publics de défense des classes moyennes y ont été plus forts qu’ailleurs. Mais cette défense s’est faite dans un cadre globalement corporatiste, qui a aggravé d’autant plus les effets de l’exclusion en bout de chaîne, et donc creusé les fractures démocratiques. D’où la tentative permanente des classes possédantes pour jouer tantôt les exclus contre les classes moyennes et populaires, au nom du fait qu’ils sont des "privilégiés" (Cf Alain Minc osant, toute honte bue, parler "des classes moyennes repues"), tantôt, comme c’est le cas actuellement, jouant de la peur de classes moyennes et des catégories populaires, pour les instrumentaliser dans une logique de plus en plus ouvertement raciste.

C’est donc à construire une alternative à cette double fracture sociale et politique qu’il nous faut travailler, en accordant une importance particulière aux enjeux émotionnels . Construire, face à la guerre contre l’intelligence, ce que l’on pourrait appeler une "intelligence collective émotionnelle" constitue donc un enjeu démocratique majeur. C’est dans cette perspective de dépassement des autismes multiples qu’il faut inscrire ce vaste programme d’écoute civique qu’ont évoqué de nombreux maires en parlant par exemple "d’états généraux" ou de "Grenelle des cités". Mais ce rétablissement de la communication, afin de faire baisser le niveau des peurs et des haines réciproques, ne pourra lui-même réussir que si l’on s’attaque au cœur du fondamentalisme marchand qui les a générés, et que l’on recrée les conditions humaines, sociales, et bien sûr écologiques, de l’espérance dans l’avenir. C’est à cette tâche immense que devraient s’atteler, au-delà des querelles de boutiques ou de la rivalité des vanités, les forces sociales et politiques qui ne se satisfont pas du désordre établi.

Article rédigé par Patrick Viveret