En outre, l'Église qui réprouve toutes les
persécutions contre tous les hommes, quels qu'ils soient, ne pouvant oublier le
patrimoine qu'elle a en commun avec les Juifs, et poussée, non pas par des motifs
politiques, mais par la charité religieuse de l'Évangile, déplore les haines. les
persécutions et toutes les manifestations d'antisémitisme, qui, quels que soient leur
époque et leurs auteurs, ont été dirigées contre les Juifs.
Nostra Aetate, 4 / 1965
Antisémitisme
Interview Pierre-André Taguieff*
« Une judéophobie de harcèlement s'est banalisée, jusque dans les cours de
récréation »
Propos recueillis par François Dufay
Le Point : La profanation du cimetière juif d'Herrlisheim-près-Colmar traduit-elle
vraiment un regain d'antisémitisme en France ?
Pierre-André Taguieff : Soyons précis, en ne considérant que les violences judéophobes
officiellement répertoriées. Le nombre d'actions antijuives recensées par le ministère
de l'Intérieur sur la base des plaintes déposées est passé de 195 en 2002 à 125 en
2003. Une baisse toute relative : les actions antijuives s'élevaient à 9 en 1999, puis
étaient montées à 119 l'année suivante, pour baisser en 2001 jusqu'à 32, et atteindre
un pic en 2002. Si l'on considère la période 1991-2003, les violences antijuives ont
été multipliées par cinq. Il n'y a pas là de quoi jubiler ! D'autant que l'année 2004
commence mal : 67 actions et 160 menaces antijuives ont été enregistrées au cours du
premier trimestre (contre 42 actions et 191 menaces durant les trois derniers mois de
2003).
Nicolas Sarkozy a-t-il eu raison de pointer un certain laxisme de la gauche en la matière
?
D'octobre 2000 à mars 2002, peu de responsables politiques ont reconnu publiquement la
gravité et l'ampleur des violences antijuives. C'est seulement après le week-end de
Pâques 2002, durant lequel trois synagogues ont été brûlées ou vandalisées, que
Lionel Jospin et Jacques Chirac sont intervenus sans ambiguïté. Mais lors de la grande
manifestation des juifs de France, le 7 avril 2002, n'étaient présents que François
Bayrou, Alain Madelin et Corinne Lepage. Au début d'avril 2002, Jacques Chirac a enfin
dit ce qu'il fallait dire : « Lorsqu'un juif est agressé, c'est la France qui est
agressée. » Cependant, les responsables politiques ne se sont guère risqués à
désigner les principaux responsables, qui ne sont plus des militants d'extrême droite,
mais des « jeunes issus de l'immigration ».
Plus que d'antisémitisme, ne s'agit-il pas de délinquance de banlieue ?
On brûle rituellement des voitures dans les banlieues depuis les années 80, mais jamais,
jusqu'à ces dernières années, les incendiaires n'avaient pris pour cibles des écoles
juives ou des synagogues. Une judéophobie de harcèlement s'est banalisée, jusque dans
les cours de récréation. En 2003, l'antisémitisme en milieu scolaire constitue 16,36 %
de l'ensemble des violences antisémites, et, sur 70 victimes d'agressions antijuives, on
compte 32 mineurs.
Pour certains, cette « nouvelle judéophobie » serait un « intolérable chantage »
pour disqualifier toute critique contre Israël...
... Et faire oublier que les seules vraies victimes seraient les Palestiniens et, en
France, les musulmans ! On connaît la chanson, dont le MRAP et certains groupes néo-
gauchistes ont fait un slogan. Je suis consterné par la mauvaise foi de ceux qui veulent
faire croire que les actions dites incorrectement « islamophobes » dépassent en nombre
et en intensité les violences antijuives. En 2002, d'après le ministère de
l'Intérieur, les actions antijuives (195) représentaient 62 % du total des actions dites
« racistes ou xénophobes » en France (315). En 2003, les actions et menaces antijuives
correspondent à 72 % du total.
Qui sont les « prêcheurs de haine » que vous dénoncez dans votre prochain livre (1) ?
Des prédicateurs islamistes qui appellent au djihad contre les juifs et les Américains,
voire les Occidentaux ; des militants fanatiques des « nouvelles radicalités » ou du
mouvement altermondialiste qui diabolisent Israël et le sionisme ; des adorateurs,
communistes ou gauchistes (surtout trotskistes), de la figure du combattant palestinien,
substitut du prolétariat révolutionnaire disparu ; des bien-pensants de tous bords qui,
par exemple, justifient le terrorisme aveugle. Tous suggèrent que la solution de tous les
problèmes serait le démantèlement de l'Etat d'Israël, qu'il faudrait traiter comme le
régime d'apartheid sud-africain.
Cette « nouvelle judéophobie » unit sous un même drapeau islamisme et extrême
gauche...
Oui, plus précisément, elle constitue l'un des traits d'union entre nouveaux
tiers-mondistes et islamistes, à visage guerrier ou à sourire médiatique. Dans mon
livre de 2002 sur « La nouvelle judéophobie », je parlais d'une convergence ou d'une
confluence : on peut parler à présent d'une alliance stratégique entre ces deux
mouvances. D'un côté, des organisations endoctrinant des jeunes préalablement
islamisés de façon diffuse par des chaînes satellitaires, des sites Internet, des
prêches sur cassettes. De l'autre, une mouvance bariolée d'extrême gauche où dominent
les manipulateurs léninistes professionnels (les trotskistes), qui voit ou dit voir dans
l'islam la « religion des pauvres » et des « opprimés ». L'opposition à la guerre en
Irak, dénoncée comme une « guerre américano-sioniste », nouvelle version idéologique
du thème de la « guerre juive », a constitué la grande occasion qui leur a permis
d'opérer leur jonction. Les manifestations pro-voile ont pris le relais : il s'agit de
faire oublier la judéophobie réelle par la dénonciation hyperbolique d'une «
islamophobie » largement fantasmée. Le thème a mordu dans l'opinion, en France et
ailleurs : selon un sondage Eurobaromètre rendu public en octobre 2003, 59 % des
Européens placent Israël en tête des Etats représentant une menace pour la paix du
monde !
Peut-on dire qu'aujourd'hui l'hostilité contre les juifs, thème d'extrême droite, est
passée à gauche ?
Oui et non, car le vieil antisémitisme nationaliste persiste. Disons plutôt qu'elle est
massivement repassée à gauche et s'installe à l'extrême gauche où elle tend à se
fixer dans les milieux de l'antimondialisation. N'oubliez pas que tout au long du XIXe
siècle un antisémitisme révolutionnaire dénonçait les « féodalités financières
», nourrissant le mythe Rothschild. C'était l'idée qu'existait réellement une
direction juive secrète de l'économie financiarisée de la planète, responsable de tous
les malheurs du monde - on n'est pas loin de la thématique du complot chère aux
altermondialistes, qui dénoncent le pouvoir caché des « Nouveaux maîtres du monde »,
titre d'un livre de Jean Ziegler.
L'autre source, à gauche, de la haine actuelle des juifs, que je n'avais pas suffisamment
soulignée dans mon livre, me semble être la propagande soviétique. Je me suis replongé
dans la masse de livres et de brochures publiés entre 1948 et 1985. « Le poison du
sionisme », « Les tentacules de la pieuvre » (sioniste), « Le sionisme et le nazisme
frères jumeaux », « Le fascisme sous l'étoile de David », « Le complot
américano-sioniste » : on croirait parfois lire certains journaux bien-pensants
d'aujourd'hui...
Bref, cette nouvelle judéophobie ne présente pas que des traits originaux ?
Il y a réinvention et synthèse de plusieurs traditions. L'ancien antisémitisme
s'efforçait d'orientaliser le juif, de le « sémitiser » en le renvoyant à ses
origines proche-orientales. Aujourd'hui au contraire, le juif est perçu comme la pointe
avancée d'un Occident qui, selon le mauvais jeu de mots de Roger Garaudy, stalinien
converti à l'islam, ne serait qu'un « accident » de l'Histoire, à effacer d'urgence.
Car bien entendu, nouvelle chanson à succès, l'islam est l'avenir de l'homme ! L'islam :
solution de tous les problèmes de l'Occident malade de sa décadence.
L'obsession de la résurgence des « vieux démons » n'a-t-elle pas masqué l'émergence
d'un antisémitisme « jeune » fondé sur la dérision, dont témoigne l'affaire
Dieudonné ?
Ce qui est significatif, dans cette affaire, c'est d'abord le flot de discours
autodéfensifs déversé par Dieudonné, où surnage la thèse délirante du rôle
prédominant des juifs dans la traite des Noirs africains, empruntée aux libelles
antijuifs publiés par la Nation de l'Islam que dirige le démagogue américain-noir Louis
Farrakhan. C'est ensuite la dénonciation de style conspirationniste de la « puissance
juive », permettant à l'humoriste provocateur de se présenter en victime d'une
persécution (« On me lynche [...]. Tout le monde s'en fout. Parce que je n'appartiens
pas à la communauté dominante »). C'est enfin la tentative de mobiliser la «
communauté noire » en France contre la « communauté juive », réduite à un lobby
évidemment sioniste. Cette incitation à la concurrence haineuse entre communautés fait
système avec les campagnes en faveur de la discrimination positive, des « réparations
» dues aux descendants des esclaves noirs africains et de la « visibilité » des
élites d'origine africaine. Il y a là une racialisation conflictuelle des rapports
sociaux, une forme d'américanisation répulsive qui risque de détruire les fondements du
civisme républicain à la française
Philosophe et politologue, auteur de « La nouvelle judéophobie », Fayard/Mille et Une
Nuits, 2002
1. A paraître en septembre : « Prêcheurs de haine. Traversée de la judéophobie
planétaire » (Fayard/Mille et Une Nuits).* Philosophe et politologue, auteur de « La
nouvelle judéophobie », Fayard/Mille et Une Nuits, 2002
© le point 06/05/04 - N°1651 - Page 74 - 1371 mots

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